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Les p’tits gars d’Auber, 2

Les p’tits gars d’Auber, 2

Les p'tits gars d'Auber, 2
Mis en ligne le samedi 13 novembre 2010 ; mis à jour le lundi 17 mai 2010.

Publié dans le numéro 08 (22 mai-4 juin 2010)

« Vous allez finir par croire que j’ai l’emploi du temps du Président de la République... » Au bout du fil, Youssef Belkebla, directeur administratif du FCM Aubervilliers et seul salarié permanent du club. Depuis quelques semaines, des imprévus de dernière minute - une réunion à la ligue de football, une visite à un joueur hospitalisé - faisaient capoter tout projet de rencontre. Auber me donnait l’impression d’une forteresse imprenable. « Vous savez, on est des gens très pudiques, on ne se livre pas facilement. On ne peut pas à la fois faire des matches, des entrainements et répondre à toutes les sollicitations. Ce ne serait pas en adéquation avec ce qu’on est. » Ici, les actes sont en accord avec les discours. Pour preuve : mi-janvier, Auber affronte le PSG en Coupe de France ; Rama Yade, qui veut saluer les joueurs, tombe sur une porte qui lui reste obstinément close : celle du vestiaire d’Auber.

Né et formé à Auber, Youssef Belkebla a presque toujours été fidèle à son club. Au milieu des années quatre-vingt pourtant, son talent attire l’attention des recruteurs, et de fil en aiguille, Youssef atterrit à l’AS Saint-Etienne - la première division, le chaudron de Geoffroy-Guichard, le maillot vert avec le gros rond rouge du logo Casino... Mais une grave blessure interrompt prématurément sa carrière. Retour à la case départ, donc. De son propre aveu, « Aubervilliers, c’est comme si je ne l’avais jamais quitté. »

Plus précisément, c’est toute la fratrie Belkebla qui n’a jamais quitté le FCM Aubervilliers. Karim, 48 ans, manager général et quarante ans passés au club. Kamel, 46 ans, entraîneur-adjoint. Et Zizek, 37 ans, dont 21 années en équipe première et, aujourd’hui encore, bien vaillant sur le terrain. Une histoire de famille, mais aussi une histoire de transmission. « Ce club ressemble à sa ville. Dans les années 50-60, Aubervilliers était une ville d’immigration espagnole. C’étaient des espagnols qui dirigeaient le club et qui ont été nos formateurs. Après, ça a été la vague d’immigration maghrébine. Demain, ça sera peut-être l’immigration africaine qui prendra le club en mains. C’est ça, l’histoire d’Aubervilliers. »

Dans les propos de Youssef, quelques mots reviennent régulièrement pour expliquer la réussite du club : valeurs, responsabilité, éducation... Plus un ingrédient surprise : la « connaissance géopolitique ». «  Il faut savoir à qui on parle et comment se faire comprendre. Car le milieu extérieur peut-être très nocif. Certains joueurs, s’ils se font remplacer par l’entraîneur, vont se faire chambrer dans leur quartier. Et s’ils le prennent mal, ils peuvent finir par pourrir l’ambiance. » Il marque une pause, avant d’admettre : «  c’est vrai que le chambrage, ça fait aussi partie de la culture du club. »

La domination d’Auber sur son championnat tient du miracle permanent : « nos joueurs sont soit étudiants, soit travailleurs. Pour certains, peut-être, au chômage. On en a même un qui travaille la nuit. Le soir une fois l’entrainement terminé, il part au boulot. Et il reprend le lendemain à six heures avec un autre boulot. ». Le problème, c’est qu’Aubervilliers avec ses petits moyens, évolue dans un championnat qui n’est plus tout à fait amateur. La rivalité entre clubs est devenue presque davantage économique que sportive. Comment attirer des joueurs quand on ne dispose que de peu de moyens ? «  Dans un club comme Drancy, il y a sept ou huit mecs qui sont embauchés par la ville, le sponsor ou le président. A Auber, on n’a jamais eu cette possibilité. » Depuis quelques années, un statut spécial permet la rémunération des footballeurs non-professionnels : « « Il y a un salaire minimum qui commence à 700 euros environ. C’est pas avec ça qu’un joueur va gagner sa vie. A Auber, on a pris qu’une fois un joueur sous contrat. Mais à Créteil [3ème division], ou Villemomble [4ème division] par exemple, certains contrats de joueurs montent jusqu’à 4000 ou 5000 euros mensuels. » Olympique Noisy-le-Sec, US Fleury-Merogis, Union de la jeunesse arménienne d’Alfortville, Jeanne d’Arc de Drancy... : une bonne douzaine de clubs de région parisienne rivalisent pour attirer les meilleurs joueurs amateurs du coin.

« A la grande époque, la plupart de nos joueurs étaient là depuis l’enfance. Même si c’était pour toucher mille balles de plus ailleurs, ils préféraient rester au club. C’était leur club, leur maillot. Aujourd’hui, même pour 50 euros, les mecs partent. » Les footballeurs ont une drôle expression pour désigner cette valeur un peu désuète qu’est l’attachement à un club : « l’amour du maillot ». Celui qui ne proclame pas son « amour du maillot » ou qui n’embrasse pas l’écusson de son club pour célébrer un but, est aujourd’hui suspect de n’être qu’un mercenaire. Mais, pour Youssef, « l’amour du maillot, on entend beaucoup parler aujourd’hui, surtout au niveau professionnel. Mais ça n’existe plus. Le changement des mentalités et l’individualisme sont même encore plus forts au niveau amateur.  »

Auber continue pourtant de tracer sa route, avec son noyau dur de joueurs fidèles - Zikek Belkebla, Rachid Youssef, Nacer Lamamiri, Rochdi Izem... Certains ont connu les heures difficiles de la dégringolade du club. Les voilà maintenant tout près de retrouver la quatrième division...

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