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Vite ! Vite !

L’invention de la sténographie

Vite ! Vite !

Vite ! Vite !
Mis en ligne le lundi 19 octobre 2009.

Publié dans le numéro XI (sept.-oct. 2008)

La coexistence entre l’écriture traditionnelle et des formes d’écriture rapides ou abrégées de la langue, entre le qui et le ki, ne date pas d’hier. Pendant des siècles, cette coexistence fut perçue comme une richesse et non comme un risque pour la langue. Parce que mettre ki à la place de qui, c’était gagner du temps, voire écrire à la vitesse de la parole. Or, à des époques où l’enregistrement audio n’existait pas, pouvoir transcrire un discours en temps réel était un savoir utile aux souverains comme à la vie administrative, intellectuelle et économique. De même, à toutes les époques, les étudiants ont écrit leurs cours par abréviations : pour pouvoir suivre la parole du maître. Les langues n’en sont pas mortes. Retour sur la passionnante histoire d’un à-côté de toutes les langues écrites : la sténographie, encore appelée tachygraphie.

Ecrire au loin. Télé, graphein. C’est parce qu’ils avaient des amis qui habitaient à quatorze kilomètres de chez eux que les frères Chappe [1] inventèrent, en 1791, le projet de parler par signaux : le télégraphe était né. Ces petits messieurs purent donc se dire « t’es là ? » ou « dis tu fais quoi ? », par un système de bras articulés dont les différentes positions figuraient les lettres de l’alphabet. Ils furent bientôt encensés par la communauté des scientifiques. Sur ordre de la Convention, plus de cinq cents télégraphes de Chappe poussèrent bientôt comme autant d’arbustes à travers la France [2]. Seul le brouillard et la nuit empêchaient de lire les messages, au demeurant strictement étatiques.

2008. Des gens s’écrivent au loin : télé, graphes. À l’origine, le téléphone n’était qu’un téléphone. Afin de transmettre des messages à ses clients, un opérateur téléphonique inventa en 1992 le Short Message Service. Cette invention, à usage commercial, fut bientôt dépassée par son succès : les gens commencèrent à s’envoyer des messages écrits pour dire tout et le reste, la liste des courses, un rendez-vous, un mot d’amour, un bon mot, que sais-je. Par métonymie, SMS ne désigne plus aujourd’hui le service, mais le message écrit transmis par ce biais. Écrire au loin, du temps des frères Chappe (qui furent les seuls à avoir disposé d’un télégraphe pour leur usage personnel !), c’était pour la guerre, le gouvernement et la diplomatie : c’était du sérieux. Aujourd’hui peu coûteux et répandu dans l’ensemble des classes sociales, extrêmement populaire notamment auprès populations jeunes et urbaines en Europe, en Asie et en Australie, chaque téléphone portable est un télégraphe portable en puissance.

Écrire au loin, mais écrire vite, aussi. On appelle cela, au choix, la tachygraphie ou la sténographie (du grec tachus, « rapide », ou sténo, « serré »). Le SMS écrit à la fois au loin et vite. Il ne se restreint pas à cela. Mais plusieurs aspects de l’écriture SMS, la phonétisation et la compression des mots notamment, découlent de cette volonté de faire vite et court.

Rome, 63 avant J.-C. Un dénommé Tyron (ou Tiron), esclave de Cicéron, écoute un discours et le transcrit en notes. Il parvient à l’écrire à une rapidité qui stupéfie le grand orateur : Tyron vient d’inventer un système de tachygraphie révolutionnaire. Cicéron l’affranchit : il deviendra son secrétaire et son confident. Pour la postérité, Tyron restera l’inventeur des « notes tyroniennes ». Inventeur est un terme quelque peu inexact : la sténographie existait déjà — Tyron a perfectionné, en y ajoutant des signes, un système grec antérieur [3]. Les notes tyroniennes ont été en usage dans tout l’Empire romain. La méthode était enseignée dans les écoles. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (articles Tachéographie, Tachygraphie, Notaire) rappelle cet art fondamental : « Il étoit d’usage à Rome de faire apprendre aux jeunes gens, & principalement aux esclaves qui avoient de l’intelligence, cet art d’écrire en notes, afin qu’ils servissent de clercs aux greffiers » [4] Cette écriture servait à transcrire les discours d’hommes d’État, les comptes rendus des séances du Sénat, les notes d’écrivains [5]... On appelait « notaires » les scribes qui transcrivaient « & en général tous ceux qui avoient l’art & l’industrie d’écrire par notes & abréviations. [...] Ces notes n’étoient point composées de mots écrits en toutes lettres, une seule lettre exprimoit tout un mot ». Ailleurs : « Le système de tachygraphie ou sténographie antique consistait soit en abréviations, soit en signes tout à fait spéciaux : dans la première espèce, on consacrait le C pour signifier “Caius” ; D pour “dedicat” ; S. P. Q. R. pour “senatus populusque romanus”, etc. ; c’est ce que les Romains appelaient litterae singulae, dont ils ont fait par abréviation siglae et nous sigles » [6].

Les sigles furent même interdits à une époque par Justinien, « à cause de diverses interprétations qu’on leur donnoit »[4], et donc des contresens de lecture, quelque peu dangereux dans des textes officiels... On imagine les débats houleux de l’époque. Mis à part cette période d’interdiction, les notes de Tyron restèrent cependant en usage, et ce pendant mille ans. Afin de parer aux erreurs induites par l’écriture abrégée, certains mirent sur pied une solution imparable : pendant que l’un écrivait, l’autre réécrivait. « Saint Jérôme avoit quatre notaires & six libraires : les premiers écrivoient sous sa dictée par notes, & les seconds transcrivoient au long en lettres ordinaires ; telle est l’origine des libraires. Enfin, le pape Fabien jugeant l’écriture des notaires trop obscure pour l’usage ordinaire, ajouta aux sept notaires apostoliques sept sous-diacres, pour transcrire au long ce que les notes contenoient par abréviations. »[4] Aux premiers siècles de l’ère chrétienne, les Pères de l’Église sont de fervents adeptes de la sténographie. Les mots abrégés sont surmontés d’un titulus, un trait horizontal. La pratique de l’abréviation avait pour but de gagner du temps, mais aussi de l’espace : après le papyrus, matériau souple pouvant supporter l’écriture, mais très vite fragile, ce fut la peau de mouton, d’agneau ou de veau, plus résistante et plus facile à conserver, qui fut en usage. Or le prix des peaux était très élevé : il fallait donc gagner de la place pour faire des économies. Parallèlement aux abréviations ordinaires, le système de transcription du latin inventé par Tyron reste en usage dans les écrits du Moyen Âge. Mais les notes de Tyron finirent par tomber dans l’oubli. L’Encyclopédie raconte ainsi qu’un psautier tachygraphique était intitulé, dans un catalogue, « psautier en langue arménienne. »[4] Qui sait, un texte en écriture SMS sera peut-être pris, dans mille ans, pour une langue arménienne !

Les notes de Tyron disparues, la sténographie n’eut de cesse de renaître à travers d’autres systèmes d’écriture. Chaque pays, chaque époque a réinventé de nouveaux systèmes [7]. Une mention spéciale pour les Anglais, qui « sont ceux de tous les peuples du monde qui s’en servent le plus généralement & ont fait le plus de progrès »[4] dans cette écriture qu’ils appellent « short-hand, main brieve, courte écriture ou écriture abrégée »[4] : le premier système de sténographie moderne fut déposé en 1588 par l’ecclésiastique anglais Timothy Bright, et fut suivi de dizaines d’autres [8].

Raban Maur
Raban Maur (780-856), De laudibus sanctæ Crucis (manuscrit de Pforzheim, 1503)

Au XIXe siècle, la sténographie (le terme tachygraphie tombe en désuétude) possède d’ardents défenseurs : « La sténographie phonétique a franchi le seuil des écoles. Nous faisons des vœux pour qu’elle fasse bientôt partie des programmes scolaires. Ainsi se réaliserait la parole de Victor Hugo au Dr Milon, qui lui montrait la merveilleuse simplicité de la sténographie Duployé : “Elle sera l’écriture populaire du xxe siècle.” Cette parole, dont certains ont contesté l’authenticité, n’en est pas moins devenue pour Duployé et pour beaucoup de ses adeptes une devise, presque un programme. » [9]

Dans David Copperfield, Dickens, qui fut lui même tachygraphe parlementaire, raconte son apprentissage et son obsession pour la sténographie : « J’achetai un traité de ce noble et mystérieux art de la sténographie ; il me coûta bien treize francs ; et je me plongeai dans un océan de difficultés qui, au bout de quelques semaines, m’avaient presque rendu fou. Tous les changements que pouvaient apporter un de ces petits accents qui, tracés d’une façon, signifiaient telle chose, et, tracés d’une autre, avaient une signification différente, tous ces caprices merveilleux figurés par des cercles, les conséquences énormes résultant d’une marque grosse comme une patte de mouche, les terribles effets d’une courbe mal placée, non seulement me troublaient pendant les heures de travail, mais encore venaient m’assiéger en rêve pendant mon sommeil. » Dans les milieux intellectuels, la sténographie se développe. Parmis ses utilisateurs, citons Dickens, Dumas Père, Ana Grigorievna (la femme de Dostoïevski)...

En France, à partir des années 1880, la sténographie est pratiquée par une élite d’amateurs éclairés qui l’utilisent à des fins personnelles. Les premiers utilisateurs professionnels se rencontrent dans les milieux journalistiques, puis dans le monde judiciaire. Des associations se créent, parfois concurrentes selon le système préconisé. À la fin du XIXe siècle, les sténographes entrent dans les bureaux : ce sont des hommes. Puis, au début du XXe, le métier de sténo-dactylographe se féminise. « De nombreuses “dames dactylographes” travaillent dans des entreprises de commerce ou d’industrie. Ces pionnières sont généralement des femmes de la moyenne bourgeoisie, d’un bon niveau d’instruction, ayant suivi des cours de sténographie et de dactylographie. Les fabricants de machines à écrire font remarquer que l’étude du piano, indispensable à toute bonne éducation féminine, prédispose à la pratique de la dactylographie. » [10] (L’usage actuel des SMS conduit assurément quant à lui à une surmusculation du pouce, extrêmement utile pour les trilles dans la pratique du piano jazz). « Pour les jeunes filles “de bonne famille”, c’est une activité professionnelle honorable et rémunératrice. La présence de femmes transforme l’atmosphère des bureaux : dans cet univers masculin, “un matin, au carillon du téléphone apparut, crâne, vive, gaie, la dactylographe. [...] Et ce fut, cette fois, une révolution qui avait le sourire” »[10]. En 1920, les offres d’emplois de sténo-dactylographes sont très nettement supérieures aux demandes. Le recrutement se démocratise : des jeunes filles issues des milieux populaires, moins instruites, moins qualifiées, arrivent en masse dans les bureaux. Dans les grandes entreprises ou les grandes administrations, les dactylos sont regroupées en de véritables ateliers soumis au rendement horaire, les pools de dactylographie. Ces dactylos, de faible qualification, sont de simples copistes.

Mais dès 1910, le dictaphone concurrence les belles sténo-dactylographes. La revue Mon Bureau présente cette invention diabolique en ces termes : « Inutile de s’occuper de la vitesse, chacun peut enregistrer, comme il a l’habitude de parler. Pas de malentendu, le Parlograph comprend toujours. le Parlograph ne vous dérange jamais pour vous faire répéter une phrase, par conséquent il ne risque pas de vous faire perdre le fil de votre pensée. Le Parlograph ne s’énerve jamais, il ne demande pas à se reposer ; bref il est toujours à votre disposition. » La boucle est bouclée : pour ne plus faire de fautes sur ses SMS, il suffit de ne plus écrire.

NOTES

[1] C’est au physicien lyonnais Claude Chappe (1763-1805) que revient la paternité de l’invention du télégraphe.

[2] Ce sont 534 télégraphes de Chappe qui furent installés en France à partir de 1793, constituant un réseau en étoile de 5000 km autour de Paris.

[3] On attribue généralement les débuts de la sténographie européenne aux écrits de l’historien grec Xénophon qui rédigea en écriture abrégée les mémoires de Socrate. À son tour, Sénèque perfectionnera le système de Tyron.

[4] in Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, articles Tachéographie, Tachygraphie, Notaire, Abréviation.

[5] Hercule Géraud (Essai sur les livres dans l’Antiquité, particulièrement chez les Romains, Paris, 1840) affirme ainsi : « La sténographie ancienne était encore d’un grand usage dans la vie privée. Les auteurs, pour ne pas perdre le fil de leurs idées, ou laisser refroidir leur imagination en écrivant eux-mêmes leurs ouvrages, avaient parmi leurs esclaves des tachygraphes, auxquels ils dictaient leur première rédaction. Pline le naturaliste, soit qu’il fut en voyage, soit qu’il se fit porter en chaise dans les rues de Rome, avait toujours à ses côtés un notaire avec un livre et des tablettes. Pline le jeune méditait dans sa chambre les fenêtres fermées ; lorsqu’il voulait fixer ses idées, il appelait son notaire, dictait, le renvoyait, le rappelait encore, et finissait par revoir d’un bout à l’autre ce qu’il avait dicté. »

[6] Feuillet de Conches, Causeries d’un curieux, II.7, 1862.

[7] Sur l’histoire de la tachygraphie, cf. le site très complet (en espagnol...) de Carlos G.Lima : http://www.geocities.com/taquigra/taquigra.htm.

[8] Parmi les systèmes connus de sténographie anglaise, notons celui de John Willis (1602), celui de l’écrivain et traducteur Thomas Shelton (1626), celui de William Mason (1672) et celui du sténographe Samuel Taylor (1786), qui fut adapté pour de nombreuses langues européennes. La plupart des méthodes sténographiques, jusqu’au XVIIIe siècle, suivirent les principes du système de Willis : elles consistaient en un assemblage de caractères géométriques, de lignes droites, de segments de cercle, etc., et reposaient essentiellement sur l’alphabet et l’orthographe. Des méthodes de sténographie virent également le jour pour d’autres langues européennes, à partir du XVIIe siècle, dont la plus influente fut celle de l’Allemand Franz Xaver Gabelsberger.

[9] Albert Navarre, Histoire générale de la Sténographie & de l’Écriture à travers les âges, Institut sténographique de France, 1909.

[10] 10. Michelle Cantin, De la plume aux claviers ou un siècle de métiers du secrétariat et du bureau, Les publications de la Cegos, 2005.

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