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Le Fantôme de l’Université, épisode 1

Le Fantôme de l’Université, épisode 1

Le Fantôme de l'Université, épisode 1
Mis en ligne le vendredi 25 mars 2011 ; mis à jour le jeudi 24 mars 2011.

 
Publié dans le numéro 002 (Février 2011)

Mercredi 27 octobre 2010.

L’étudiante est assise sur les marches en bas de l’escalier. L’escalier mène au hall qui mène à la reprographie. Le hall permet aussi d’aller à la cafétéria et aux salles de cours du rez-de-chaussée. Les étudiantes et les étudiants, ainsi que plein d’autres personnes se rendent grâce à ce hall à l’extérieur, soit dans la cour avec de l’herbe, soit vers l’ancienne sortie ou entrée, fermée maintenant, où la baraque à frites les attend. Pas seulement, heureusement, il y a aussi des saucisses et des sandwiches. Des toilettes avec le logo masculin et d’autres avec le logo féminin sont au rez-de-chaussée comme le hall. Le local des deux gardiens se trouvent presqu’en face de la pièce qui sert de galerie d’exposition. Les deux locaux ne sont pas très loin du hall non plus. L’étudiante est toujours assise sur les marches mais elle n’est plus seule. Elle dit - Il y a tellement de recoins dans cette fac. Il y a tellement de recoins dans une maison. Une cannette fait le bruit qu’elle doit faire quand elle tombe dans la trappe. Il y a un distributeur de boissons dans le hall. Elle continue - Tellement de recoins dans une rue. L’étudiant assis deux marches plus haut enchaîne - Il y a tellement de recoins dans un quartier, et tellement de recoins dans une ville. Le deuxième étudiant à la moustache dit - Ah ouais, je vois ; il y a tellement de recoins dans un département. Et dans une région il y a tellement de recoins. La deuxième étudiante en rouge s’y met - Imaginez dans un pays les recoins qu’il y a. Tellement, tellement de recoins sur le continent. Ensemble
- Et dans tous les pays des cinq continents tellement de recoins. Tellement de recoins dans le monde. Le bruit mat d’une barre de céréale dans le distributeur qui ne contient pas que des boissons. L’étudiant assis deux marches plus haut dit - Ça me fait penser à ce philosophe là, avec ses ongles super longs, qui compare l’idée de la boîte postale avec le fait d’être de gauche ou pas. - Quel rapport ? - Mais si, il dit, en jouant avec ses lunettes, ne pas être de gauche c’est d’abord partir de soi, ensuite la rue où on est, la ville, le pays, les autres pays, de plus en plus loin. - Et alors ? - Eh bien, être de gauche, il dit avec sa voix de tubard, c’est tout le contraire. Voir d’abord l’horizon, le pourtour, le monde quoi, puis les continents, l’Europe, le France, ta rue, et toi en dernier. La première étudiante étend ses jambes. Trois marches environ se retrouvent sous ses jambes étendues. Elle dit - Et dans toutes les îles, les îles de toutes les mers et des océans, tellement, tellement de recoins. Alors comment ont-ils fait pour le retrouver ? - L’immobilité. Immobile. Il n’a pas bougé, dit le deuxième étudiant à la moustache. - Ça peut être que ça. Il est resté là, sans bouger, dit la deuxième étudiante en rouge. La première étudiante plie une jambe et ajuste son bonnet. La vitre opaque du bureau des agents de sécurité reflète la série des tablettes sans téléphone du hall. Juste la trace des anciens emplacements sur les tablettes. La silhouette d’un agent de sécurité apparaît à peine visible derrière la vitre occultée par un adhésif chromé. La première étudiante au bonnet dit - Dans ce recoin, il était invisible. Alors pourquoi ? La deuxième étudiante en rouge, le deuxième étudiant à la moustache et le premier étudiant assis deux marches plus haut ne répondent plus. Deux portes vertes dégondées sont appuyées sur le flanc gauche, vert plus foncé, de l’escalier. A l’extérieur c’est une multitude de chaises et de tables universitaires qui forme une barrière sur le côté de la grande entrée. Comme une installation de cet artiste japonais avec ses planches là et qui a mis des chaises aussi dans une sorte d’église. Un passage creusé dans l’accumulation des chaises et des tables permet aux étudiants et aux personnels de rentrer. Ça dépend à quelle heure. Le Fantôme de l’Université s’en fout. Il est toujours dedans.

Mercredi 17 novembre 2010.

Du hall, les professeurs, les techniciens, les ouvriers peuvent aussi descendre dans le parking. Les flèches blanches peintes sur le sol indiquent le sens de la circulation des voitures. Sur le sol couleur moutarde, une flèche blanche indique également la sortie. Au bout, tout droit, un mur de parpaing. L’ouvrier au bonnet gris foncé avance tranquillement sous les néons, les bras ballants mais en mouvement. Une ligne blanche dessine un cercle autour de la tête sur le bonnet. L’ouvrier au bonnet gris foncé bifurque à gauche juste à temps avant le mur du fond. Il fait - Bouic, poulic, buic, pili pili. Quelqu’un lui répond, caché derrière une ligne de voitures mais sans volonté de jouer à cache-cache, - Suis là, bili bili. - T’as rangé les deux portes ? L’autre, toujours derrière les voitures garées côte à côte, répond - J’ai ramassé les vis et les freins de rétention. Au fond du parking, un bruit de planche déplacé, de bois en tout cas, résonne lentement le long des murs. Le P blanc épais sur fond bleu laisse juste la place qu’il faut au logo du fauteuil avec personne handicapée dessus. Deux panneaux identiques, comme un objet de l’artiste là, qui fait aussi des photos du même animal de dos et qui accroche les deux photos pareilles côte à côte, mais pas vraiment comme les deux pendules de l’autre artiste, sont séparés par le mot Emerge inscrit à la craie blanche. Le e de la fin est recouvert par le P blanc épais contrecollé sur le béton. Une ligne de craie joint la surface du mur et du panneau en encerclant le sigle du corps de l’handicapé. Une Mercedes noire coupée, vignette d’autoroute suisse sur le pare-brise, est bien garée sous le premier P à gauche. Des ronds de fumée noire au bas du mur de béton attestent les allées et venues successives des voitures arrêtées sur l’emplacement vide à droite. Les traces noires ont gardé pour la plupart le diamètre des pots d’échappement. Certains halos de fumée sont plus larges. Le pot d’échappement est peut-être plus gros parfois. Ou alors la voiture reste plus longtemps moteur en marche. L’ensemble des ronds de fumée ressemble à un reste des évaporations des corps fantômes du film de ce réalisateur japonais qui a le même nom que l’autre réalisateur japonais mais moins connu parce que plus jeune. Les multiples ronds noirs de carbone, serrés les uns contre les autres, font penser que les corps fantômes sont plutôt accroupis. Le bruit étouffé d’une perceuse à béton résonne derrière le mur plus épais en face des deux places pour handicapés.

Mercredi 24 novembre 2010.

Dans le parking à 14h45 il y a beaucoup de voitures. Des noires, des grises, quelques blanches, une verte, une ou deux rouges, une jaune, quelques grandes et un nombre plus important de moyennes ou petites. La voiture verte est stationnée le long de la grande porte coupe-feu. Les lettres bâtons blanches de petite police indiquent sur fond rouge qu’il s’agit bien d’une porte coupe-feu. NE METTEZ PAS D’OBSTACLE À LA FERMETURE. ATTENTION A LA FERMETURE AUTOMATIQUE EN CAS D’ALARME INCENDIE. Juste à côté des deux pancartes rouges, sur la porte est inscrit à la craie, donc à la main, mais pas en lettres bâtons, Parole sous Silence. Les néons blancs soulignent en pointillé le plafond et éclairent le capot des voitures, et le sol peint, toujours couleur moutarde. Les traces noires des pots d’échappement ne sont pas seulement sur le mur des deux emplacements pour handicapés. Ils recouvrent également le bas des autres murs en béton gris. Ils dessinent une sorte de bas-relief composé de disques veloutés mat sur la légère brillance du béton. La foule des corps fantômes accroupis est visible par l’absence des voitures à cet endroit. Dans le sas qui mène à l’escalier qui monte au hall, un autre dessin, à la craie blanche, est inscrit sur le mur bleu. Une faucille masquée en tête d’oiseau, et un marteau croisant le cou de l’oiseau, masqué en queue et deux pattes, composent le dessin près de l’inscription « Je suis de l’EST, vrai ou faux ? ». Au-dessus dans le hall, des étudiants se servent des boissons. Des conversations se croisent dans un brouhaha aux six ou sept coins du hall, comme les nombreux messages des affiches au mur mais plus silencieuses. Brusquement un claquement de porte se fait entendre du fond du couloir. Le bruit des conversations baisse légèrement mais pas vraiment. En tout cas pas assez pour donner l’impression que les personnes occupant le hall sont interpellées par le claquement soudain de cette porte. Les discussions reprennent tranquillement le chemin du volume sonore avant l’événement de la porte. Ce qui ne permet pas, entre autres, aux personnes occupant le hall, de remarquer, traînant les pieds, un mouchoir sur la tête, le Fantôme de l’Université qui sort du couloir. Il passe à proximité d’une autre porte et pousse un objet lourd au sol qui empêche cette porte de se refermer. Le cale-porte une fois écarté, le Fantôme de l’Université laisse celle-ci se refermer sur les étages en vérifiant bien que la porte est plaquée contre le chambranle. Le Fantôme de l’Université, un sourire à peine visible sur les lèvres, est tranquille, personne ne le remarque, ça continue à être comme hier, avant-hier et comme il y a longtemps déjà sûrement. Au moins depuis 1996, date à laquelle il est entré dans une salle de cours pendant un cours, et comme si de rien n’était, a ouvert une armoire, pris un ensemble de papiers, de paperasse même, et est ressorti comme il était venu. Le Fantôme de l’Université traîne ses pieds et pas seulement, et se dirige entre les étudiants du hall, de l’autre côté, pour disparaître derrière une autre porte, bâchée celle-là à cause des travaux.

Mercredi 1er décembre 2010.

­- Allez ! Dehors ! Allez ! Dégage ! Pas ça ! Pas bon ! La voix vient du fond du couloir vert du rez-de-chaussée. Tout au bout, où la seule issue est un escalier qui monte au premier étage. Sinon c’est le mur et il faut faire demi-tour pour continuer à errer à cet étage. Une grande poubelle d’un autre vert, le couvercle noir retombé sur l’arrière de la poubelle, dépasse du mur qui fait le coin pour emprunter l’escalier. Juste la main avec le début d’une manche de chemise à carreaux du type qui hurle, accompagne le décalage de la poubelle. Des sons mats avec l’écho du vide résonnent dans tout le hall quand les grands morceaux de planches, de contreplaqué, de plâtre atteignent le sol recouvert de dalles plastique. - Allez ! Et encore ça ! Veux pas ! Un gros bruit de métal sur le sol. À cette heure il n’y a presque plus personne dans le bâtiment. Les derniers étudiants traînent à l’étage du dessus en grattant une guitare et en poussant quelques airs de chansons inaudibles. La voix près de la poubelle s’est tue. Enfin non, le ton est plus bas. Comme pour lui-même, le type à la chemise de bûcheron dit - Mmm, voilà. Le froissement des papiers accompagne les murmures du type à la chemise de bûcheron. Le son des pieds qui traînent aussi. Juste le temps de voir qu’un mouchoir recouvre la tête du type à la chemise de bûcheron. Un nœud aux quatre coins du mouchoir pour qu’il tienne sur sa tête fait penser à quelqu’un qui se protège d’un soleil de plomb dans le désert... ou sur un trottoir près d’un mur blanc comme dans le livre du mec qui a écrit sur cet homme pas chez lui, et qui est comme paralysé par la chaleur éblouissante. En guise de soleil de plomb, le Fantôme de l’Université se protègent des néons de veille. Un paquet de papier défroissé avec le plat de la main, sous le bras, il disparaît dans un couloir au fond à gauche d’un autre couloir. La guitare n’est plus grattée par les mains des étudiants ou des étudiantes d’ailleurs. Les airs de chansons ne sont plus poussés par les voix inaudibles. Le grésillement de l’alternance lumineuse d’un néon concurrence le bruissement de l’air qui tente de rentrer dans le hall par les interstices des portes battantes. Et demain, comme depuis des décennies, des années, des semestres, des mois, des semaines, des jours et des heures, des milliers de cerveaux vont penser ici. Le Fantôme de l’Université est sûrement dans un recoin du bâtiment.

(à suivre)

Alain Bernardini. 2010

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