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12. Kurdes d’Irak

12. Kurdes d’Irak

12. Kurdes d'Irak
Mis en ligne le mercredi 19 septembre 2007 ; mis à jour le lundi 17 septembre 2007.

Publié dans le numéro II (mai 2007)

PARTIS POLITIQUES
PDK (Massoud Barzani) et UPK (Jalal Talabani)
RÉGION AUTONOME DU KURDISTAN IRAKIEN
constituée de fait en 1992
GOUVERNEMENT RÉGIONAL DU KURDISTAN
depuis 2006 (dirigé par Nichirvan Barzani)
POPULATION
20% du pays
IMPLANTATION GÉOGRAPHIQUE
Nord-Est de l’Irak, aux confins de la Syrie, la Turquie et l’Iran, ainsi qu’à Bagdad, Kirkouk et Diyala.
CONFESSION
musulmane sunnite, chiite et yazidi.

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CHRONOLOGIE SUCCINTE 1968-2003.
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1968-2003. Le parti Baas est au pouvoir en Irak (en la personne de Saddam Hussein depuis 1979).
1991. Première Guerre du Golfe. L’ONU instaure une « zone de sécurité » : la « zone kurde autonome » émerge au nord du pays.
1995. L’ONU adopte la résolution « Pétrole contre nourriture ». 2003. Deuxième Guerre du Golfe, occupation américaine, interdiction du parti Baas et « débaasification » de la société. janvier 2005. Jalal Talabani, Kurde, élu par le Parlement provisoire au poste honorifique de chef de l’État.
30 janvier 2005. Élections législatives. Le scrutin est boycotté par 40% des Irakiens, notamment des Arabes sunnites. octobre 2005. Le peuple irakien approuve à 71% la nouvelle Constitution, qui fait notamment de l’Irak un État fédéral. décembre 2005. Élections législatives. La liste chiite arrive en tête, suivie de la liste kurde.
30 décembre 2006. Exécution de Saddam Hussein.
avril 2006. Formation d’un nouveau gouvernement, dirigé par Nouri Al-Maliki. Jalal Talabani reste président de la République.
avril 2007. Verdict du procès Anfal qui juge les crimes contre l’humanité contre les Kurdes. 

    
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On a des Kurdes une image forgée par les médias : celle d’une population meurtrie, d’une minorité opprimée vivant à cheval sur la Turquie, l’Iran et l’Irak, luttant depuis toujours pour l’indépendance d’un Kurdistan transfrontalier. En évoquant le mois dernier les Kurdes de Turquie, on a vu que l’identité kurde était autrement plus complexe (puisque s’y ajoute la variable linguistique et la variable religieuse) — et que le destin unifié d’un « peuple kurde » semblait dès lors une vision bien peu réaliste des choses, forgée par la diaspora ayant fui la terrible répression de l’État turc. Ces dernières années, le destin des Kurdes de Turquie a été bouleversé par l’arrestation d’Öcalan (leader du PKK) en 1999, marquant la fin de seize années de guérilla. L’assouplissement progressif et récent de l’État turc, désireux de faire bonne figure auprès de l’Union européenne, va dans le sens de l’apaisement de la « question kurde ». Les prochaines élections en Turquie seront vraiment décisives. Les Kurdes d’Irak, quant à eux, ont connu un destin bien différent. Minoritaires, mais jouissant d’une réelle autonomie sous le régime du parti Baas arrivé au pouvoir en 1968, ils ont été les victimes de terribles représailles lorsqu’ils ont cherché un appui auprès de l’Iran durant la guerre Iran-Irak (1980-1988). L’intervention américaine contre le régime de Saddam Hussein est venue bouleverser la donne. Protégés par les forces américaines depuis la première Guerre du Golfe, en 1991, les Kurdes ont acquis leur autonomie au sein du Kurdistan d’Irak, où est hissé leur propre drapeau. Aujourd’hui, les Kurdes constituent la deuxième force politique du pays après les chiites, et contrôlent une part importante du pétrole. Ils sont à ce titre des acteurs incontournables de l’avenir de l’Irak, actuellement au bord de la guerre civile. Fait symbolique, c’est un Kurde, Jalal Talabani, qui est président depuis 2005.

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En 1916, France et Royaume-Uni se partagent le Moyen-Orient, dans le cadre de l’accord secret Sykes-Picot. Les deux grandes puissances, lorsque l’Empire ottoman s’effondre, prévoient la création d’un Kurdistan indépendant — projet utopique s’il en est, au vu des disparités que recouvre l’appellation « Kurde ». De fait, l’idée d’un Kurdistan transnational se voit bien vite abandonnée en 1923, avec la signature du traité de Lausanne et l’accession au pouvoir de Mustafa Kemal en Turquie. Celui-ci a tôt fait d’ériger le nationalisme turc en doctrine absolue et de réprimer dans un bain de sang les velléités d’émancipation des Kurdes du sud-est de la Turquie — où trois grandes révoltes éclatent entre 1925 et 1938.
Le statut des régions kurdes d’Irak n’a pas été fixé avant 1926, car dans un premier temps, ces anciennes provinces de l’Empire ottoman ont été occupées par les Britanniques. « C’est ce qu’on appelle la wilaya de Mossoul, qui fut annexée par l’Irak en 1926 — en échange de ce “rattachement”, les Britanniques avaient promis aux Kurdes une autonomie culturelle », rappelle Hamit Borzalan (1). Dans les faits, cette autonomie n’a pas vu le jour, mais l’État irakien s’est montré beaucoup plus ouvert que la République turque : il y a des écoles kurdes, la possibilité de publier des livres en kurde, etc. Ce qui n’empêche pas l’éclatement de révoltes, dans les années 1920 et 1930 — « réprimées elles aussi, mais avec beaucoup moins de brutalité qu’en Turquie (1). »

En Irak, Mustafa Barzani conduit la rébellion dans les années 1930. Il fonde le PDK (Parti démocratique du Kurdistan) en 1946. Nouvelle insurrection en 1961, dont l’impact est immédiat en Turquie. Ce sera ce mouvement irakien, survenu dans une période où les mouvements sociaux (notamment estudiantins) sont très forts, d’où germeront les partis kurdes de Turquie.
En 1968, l’arrivée au pouvoir du régime baasiste par un coup d’État change la donne. Le parti Baas ou Ba’ath (« renaissance ») a été créé en 1947 à Damas. Il a pour but l’unification des États arabes en une seule et grande nation. Sa doctrine combine nationalisme panarabe, socialisme arabe et laïcité. Le Baas arrive au pouvoir en Syrie en 1963. En juillet 1968, un coup d’État amène le général Hassan al-Bakr au pouvoir en Irak. Saddam Hussein lui succèdera en 1979, jusqu’en 2003.

Le nouveau régime concède une autonomie aux régions dans lesquelles les Kurdes sont majoritaires : en 1970, la langue kurde y est reconnue comme langue officielle (et donc enseignée), au même titre que la langue arabe — situation qui n’a rien à voir avec la répression qui sévit à la même époque en Turquie.
Les Kurdes sont censés pouvoir accéder à de hautes responsabilités politiques, même si dans les faits, il n’en est rien. Le PDK échoue bientôt à faire accepter au pouvoir central une autonomie du Kurdistan : en 1974, une guerre s’engage. Les Kurdes, en butte au pouvoir, s’appuient alors sur l’Iran. Tout au long de ces années sanglantes, les Kurdes utiliseront et seront utilisés par l’Iran, le pouvoir central irakien, et la Turquie.
En 1975, un accord Iran-Irak voit le jour : contre la fermeture des frontières de l’Iran aux Kurdes, l’Irak cède la moitié de la région du Chott el-Arab (zone entre le Tigre et l’Euphrate, cf. Tigre n°16). Privée du soutien de l’Iran, la rébellion kurde se divise. Jalal Talabani (l’actuel président de l’Irak), crée alors l’UPK (Union patriotique du Kurdistan). L’UPK se distingue du PDK de Massoud Barzani par ses visées révolutionnaires et trouve un appui dans la jeunesse. Mais déjà, l’accord Iran-Irak ne tient plus : la révolution islamique de 1979 en Iran pousse l’Irak à entrer en guerre pour récupérer son ancien territoire du Chott el-Arab. Dans la guerre Iran-Irak qui dure de 1980 à 1988, les Kurdes d’Irak cherchent à nouveau un appui auprès de l’Iran.

D’où les terribles exactions du pouvoir irakien à leur encontre. Sous le nom d’opération Anfal (l’anfal désignant dans le Coran le « butin ennemi »), l’État irakien va se livrer à une véritable guerre d’extermination : destruction de villages, déportation, et, en mars 1988, le massacre d’Halabja, ville du Nord du pays qui était passée sous contrôle iranien avec l’appui de la population kurde, où l’armée irakienne emploie les gaz chimiques, faisant 5000 morts. Hassan alMajid, cousin de Saddam Hussein surnommé « Ali le chimique » pour sa responsabilité dans ce massacre, est arrêté par l’armée américaine en 2003. Le « procès Anfal », qui juge six anciens responsables irakiens, a débuté en 2006. Hassan al-Majid y a déclaré en janvier 2007 : « Je ne m’excuse pas. Je n’ai commis aucune erreur », justifiant les morts par la logique de guerre contre l’Iran.

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On rappellera au passage que ce sont des armes françaises qui ont été utilisées, comme le rappelle l’Ambassadeur Bernard Dorin : « A-t-on pris conscience du fait que ce sont, semble-t-il, des Mirages français peints en blancs ( !) qui ont gazé Halabja en 1998, que ce sont des hélicoptères français qui brûl[aient] les villages et traqu[aient] les maquis du Sud-Est anatolien ? [...] Nous avons vendu essentiellement ces armes aux pays du Tiers-Monde et, au seul Irak, pour 130 milliards de francs ! Ayons le courage de reconnaître qu’il s’agit là d’une honte pour notre pays. » (2)

Le 2 avril 2007, le Haut tribunal pénal irakien a requis la peine de mort contre cinq des six accusés du procès Anfal, dont « Ali le Chimique ». Seul ce dernier et Saddam Hussein (exécuté en décembre 2006 dans le cadre d’un autre procès) étaient accusés de génocide contre les Kurdes. Les autres hauts dignitaires du régime de Saddam ont été condamnés à mort pour crimes de guerre et crime contre l’humanité ayant coûté la vie à 180000 personnes.
Suite à ces massacres, des dizaines de milliers de Kurdes (on avance le chiffre de 150 000) avaient fui vers la Turquie et vers l’Iran. En 1990, l’Irak envahit le Koweït. Les États-Unis interviennent : c’est la première Guerre du Golfe. Les Kurdes, qui sentent le vent tourner, se révoltent en février 1991 contre le pouvoir central irakien. L’armée irakienne réprime alors la rébellion, sans que les États-Unis n’interviennent. Le drame humain s’amplifie de jour en jour.

À l’initiative de la France, le Conseil de sécurité des Nations unies vote en avril 1991 la résolution 688, qui crée un couloir humanitaire : « Le Conseil de sécurité, Profondément préoccupé par la répression des populations civiles irakiennes dans de nombreuses parties de l’Irak, y compris très récemment dans les zones de peuplement kurde, laquelle a conduit à un flux massif de réfugiés vers des frontières internationales et à travers cellesci à des violations de frontière, qui menacent la paix et la sécurité internationales dans la région, Profondément ému par l’ampleur des souffrances de la population, [...] Condamne la répression des populations civiles irakiennes dans de nombreuses parties de l’Irak, y compris très récemment dans les zones de peuplement kurde, qui a pour conséquence de menacer la paix et la sécurité internationales dans la région ; Exige que l’Irak, pour contribuer à éliminer la menace à la paix et à la sécurité internationales dans la région, mette fin sans délai à la répression [...], Insiste pour que l’Irak permette un accès immédiat des organisations humanitaires internationales à tous ceux qui ont besoin d’assistance dans toutes les parties de l’Irak [...] ».

À Erbil, la capitale de la région du Kurdistan, la place du Palais de justice porte en souvenir le nom de François Mitterrand, Danielle Mitterrand ayant joué un rôle non négligeable dans la mise au-devant de la scène internationale de la tragédie qui se joue au Kurdistan d’Irak à cette période.

En 1991, des camps accueillant la population kurde sont donc mis en place dans le nord du pays, qui devient une « zone de sécurité ». Une zone d’interdiction de survol est décrétée au nord du 36e parallèle. En octobre 1991, les militaires irakiens se retirent d’Erbil, de Dohouk et de Sulaymaniyya : la « zone kurde autonome » est née — elle se maintiendra jusqu’en 2003.

En 1992, la situation reste très tendue — non plus entre le pouvoir central irakien et les Kurdes, mais entre les Kurdes eux-mêmes : en mai 1992, des élections législatives ont lieu. Chaque organisation kurde, UPK et PDK, au terme d’un accord à l’amiable, obtient 50 sièges... en vain. Des affrontements éclatent entre l’UPK et le PDK, qui tournent bientôt à la guerre civile. L’UPK s’étant emparée d’Erbil, la capitale de la zone kurde, le PDK fait appel dans son combat... aux troupes de Saddam Hussein. Deux administrations rivales se constituent. La guerre dure jusqu’en 1996. Sous l’égide de la secrétaire d’État des États-Unis, Madeleine Albright, les deux partis signent un accord de paix en 1998.

La situation s’apaise. Les États-Unis ont une visée : la fin du régime de Saddam Hussein, donc la mise à bas du pouvoir du parti baasiste. Le parti Baas étant dominé par les Arabes sunnites, les ÉtatsUnis, pour le mettre à bas, s’appuient sur les autres forces en présence dans le pays : à savoir (de manière simpliste) les Chiites et les Kurdes.
« L’absence de conflits majeurs entre intérêts kurdes et américains contribue à ce que le Kurdistan irakien traverse la guerre de 2003 sans grandes pertes tant du côté des combattants kurdes que de la population civile. La victoire américaine sur les troupes de Saddam Hussein est largement saluée par tous les Kurdes. Cette relative quiétude révélatrice du consensus qui prévaut au Kurdistan se traduit ensuite par un faible niveau de violence qui épargne les Kurdes de la série d’attentats dévastateurs qui secouent le pays. [...] Si les Kurdes assument leur position de dépendance vis-à-vis des Américains, ils monnayent dans le même temps leur soutien aux États-Unis contre l’émergence d’un cadre institutionnel qui leur soit favorable » (3). Tout en soutenant l’émergence d’un État irakien pluraliste, fédéral et unitaire, les Kurdes cherchent à renforcer l’autonomie qu’ils ont acquise en 1991 au nord du 36e parallèle, et à l’étendre à l’ensemble du Kurdistan d’Irak.

Exemple de témoignage de la situation privilégiée du Kurdistan d’Irak à l’écart du conflit et des attentats meurtriers, en août 2003 : « Les Kurdes regardent avec circonspection les incursions de leurs “frères arabes” d’Irak qui viennent le week-end prendre le frais dans les montagnes du Nord ou admirer les étalages bien approvisionnés du supermarché Mazi de Dohuk. Le Kurdistan attire aussi les permissionnaires américains. » (4) Ou bien encore : « Le Kurdistan irakien a vécu la guerre de 2003 à l’écart du reste du pays. Le voyageur pouvait-il se rendre de la frontière iranienne à la frontière turque, en passant par Souleymanieh et Erbil, sans croiser pratiquement un GI. On ne rencontrait les premières patrouilles qu’à Kirkouk ou Mossoul, les deux grandes villes du nord de l’Irak, libérées les 10 et 11 avril 2003 par les peshmergas » (6).

Après la réconciliation des partis kurdes en 1998, la région autonome kurde est reconstruite dans le cadre de l’application de la résolution 986 du Conseil de sécurité de l’ONU, « Pétrole contre nourriture ». Les forces de la coalition interdisent par ailleurs aux Kurdes de percevoir des taxes sur le pétrole transitant sur leur territoire. Les revenus issus des exportations de pétrole sont affectés, à hauteur de 13%, au Kurdistan irakien.
« Aujourd’hui, 70% des villages ont été rebâtis. Le nombre des écoles a été multiplié par trois. Deux nouvelles universités ont été édifiées. Les routes sont en bon état » (5) : Nasreen Sadeeq, ministre de la Reconstruction du gouvernement kurde d’Erbil, affirmait en 2003 que « 65% des dommages » étaient réparés. Cependant, « aucune économie n’a été générée par la résolution onusienne » (5). Et le blé, dont le Kurdistan est excédentaire chaque année, ne pouvait à cette date, à cause de l’embargo en vigueur sur l’ensemble de l’Irak, être vendu qu’au reste de l’Irak. Un excédent de blé qui a beaucoup augmenté d’ailleurs avec la résolution 986 et ses livraisons de farine d’Australie pour alimenter une population dont la production de blé est la spécialité (5)...

« “Les Nations unies ne veulent pas entendre parler de développement, déplore Nasreen Sadeeq. Pour elles, il s’agit uniquement d’un programme d’urgence. Ce qu’ils ignorent, c’est que nous n’en sommes plus à l’urgence...” À voir, dans la capitale kurde d’Erbil, les travaux de la future Académie des beaux-arts, de l’Institut kurde pour la démocratie, des bâtiments de l’Académie kurde, construits grâce aux subsides de l’administration locale, ou encore le marbre blanc qui orne la façade de la toute nouvelle Banque du Kurdistan, on se sent effectivement très loin de l’état d’urgence » (5).

Le fédéralisme garant de l’autonomie kurde, acquis de facto depuis 1992, est aujourd’hui une réalité. La Constitution de l’Irak négociée sous l’égide des ÉtatsUnis, et adoptée par référendum (à 79%) en octobre 2005, stipule : « Le régime irakien est un régime républicain, fédéral, démocratique et pluraliste » ; « l’Irak est un pays multinational, multiconfessionnel et multiculturel ». La langue kurde se voit promue langue officielle du pays au même titre que l’arabe : le texte du journal officiel est imprimé dans les deux langues ; les deux langues sont frappées sur la monnaie ; tout document officiel peut être rédigé en kurde au même titre qu’en arabe. C’est le drapeau aux couleurs du nationalisme kurde qui flotte sur les édifices publics de la région du Kurdistan et non le drapeau irakien.
Les soldats peshmergas kurdes se sont vu reconnaître un statut identique à celui des autres militaires d’Irak.
Autre symbole fort : dans la Constitution, il est indiqué que seul « le peuple arabe d’Irak » fait partie du monde arabe — et non le peuple irakien tout entier, ce qui revient à prendre en compte, pour la première fois dans l’histoire du pays, les peuples non arabes, et donc (notamment) les Kurdes.

En décembre 2005, les législatives ont élu un nouveau Parlement où les chiites (avec 128 sièges) et les Kurdes (avec 59 sièges) arrivent en tête.
Les Kurdes d’Irak ne demandent plus explicitement l’indépendance : forts de leur nouvelle position dominante, ils jouent à la fois une politique d’apaisement et de radicalisation. Leurs revendications sont territoriales : il voudraient que le Kurdistan s’étende plus au sud-ouest, incluant ainsi la région de Kirkouk.
En mars 2006, Massoud Barzani a chargé les deux grands partis de la région de former un seul gouvernement pour la zone autonome du nord du pays. « C’est un moment historique pour les Kurdes d’Irak, qui ont besoin d’unir leurs rangs », a déclaré Nijirvane Barzani (PDK), nommé chef du gouvernement. Et en mai, le parlement de la région autonome du Kurdistan irakien a voté l’unification des trois provinces, scellant la réconciliation du PDK de Massoud Barzani et de l’UPK de Jalal Talabani.

Les plus virulents adversaires d’un Irak fédéral sont les Arabes sunnites, dépossédés du pouvoir par la « débaasification » massive, c’est-à-dire l’exclusion de la vie politique, de l’armée et de toutes les institutions de toute personne ayant appartenu au Baas — sur le modèle (amplifié) de la « dénazification » de l’aprèsSeconde Guerre mondiale. Or, comme le parti Baas contrôlait tout ou presque sous Saddam Hussein, tout le monde ou presque avait sa carte du parti...

Menée en 2003 sur ordre des États-Unis, la débaasification a poussé l’armée perdante et les cadres du parti dans les rangs de l’insurrection armée, nourrissant la situation de chaos que l’on sait. Le désarroi des sunnites étant amplifié par le fait que les réserves de pétrole de l’Irak (les troisièmes plus importantes du monde) sont concentrées dans le Sud chiite et le Nord, majoritairement kurde. Depuis mars 2007, le président irakien Jalal Talabani et son Premier ministre Nouri al Maliki préparent cependant un projet de loi visant à réhabiliter les anciens membres du parti Baas au pouvoir sous Saddam Hussein. Cette loi permettrait aux ex-Baasistes de participer à nouveau à la vie politique, et donc de favoriser la réconciliation nationale. cf. Le Tigre III, article à venir sur la situation politique de l’Irak

Dans cette situation politique extrêmement tendue, le Kurdistan irakien reste plus ou moins à l’écart des attentats, qui touchent surtout le sud du pays. En revanche, les tensions internationales subsistent : fin février 2007, l’Iran brandissait la menace d’une incursion militaire dans le Kurdistan d’Irak contre les groupes armés kurdes.

Mais c’est surtout, bien sûr, avec la Turquie que le conflit larvé persiste. En février 2007, le chef de l’armée turque accusait les partis kurdes d’Irak de soutenir le PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan, anciennement dirigé par Abdullah Öcalan), en lui fournissant des explosifs et un terrain d’entrainement, et menaçait aussi d’une intervention militaire. Selon lui, quelques 3500 membres du PKK seraient actuellement stationnés en Irak. Les États-Unis ont vivement mis en garde la Turquie contre une telle attaque : « Nous avons dit clairement que nous ne voulions pas voir un recours à davantage de violence en Irak, a dit le porte-parole du département d’État, faisant référence à une rencontre entre Condoleeza Rice et Abdullah Gül. Washington estime qu’une opération transfrontalière unilatérale de la part de la Turquie pourrait déstabiliser le Nord de l’Irak et aggraver les tensions entre la Turquie et les Kurdes irakiens. » Massoud Barzani a quant à lui entamé des négociations avec son homologue turc, et a nié soutenir le PKK.
Outre la présence d’éléments du PKK en Irak, la Turquie s’inquiète de la volonté des Kurdes d’Irak de s’approprier la ville de Kirkouk — ce qui faciliterait leur projet d’indépendance, et attiserait du même coup les velléités de séparatisme des Kurdes de Turquie.

Début 2007 encore, le ministre turc Abdullah Gül a accusé Massoud Barzani d’être « irresponsable » — celui-ci ayant déclaré à la télévision turque que les pays de la région devaient accepter que les Kurdes dispersés entre l’Irak, l’Iran, la Syrie et la Turquie, aient le droit à l’indépendance. « Une direction irrationnelle et des rêves maximalistes au MoyenOrient ont toujours plongé les peuples dans des conflits », a déclaré Abdullah Gül — ce en quoi on peut difficilement lui donner tort. Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a ajouté pour sa part : « Kirkouk constitue un Irak en miniature et n’est la propriété d’aucun groupe ethnique en bien propre ». De fait, cohabitent à Kirkouk des Arabes, sunnites, chiites et chrétiens, des Kurdes et des Turkmènes (ou Turcomans, qui représentent 12% de la population de l’Irak). Depuis la chute du régime de Saddam Hussein en 2003, les violences y sont fréquentes, notamment entre Kurdes et Turkmènes.

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Ville située sur une des réserves pétrolières les plus riches au monde, Kirkouk reste la pomme de discorde entre les Kurdes et le gouvernement irakien. Kirkouk avait été victime d’une politique d’arabisation forcée sous le régime de Saddam Hussein. Aujourd’hui, les Kurdes seraient de nouveau majoritaires dans la ville (les élections municipales de janvier 2005 ont vu la liste kurde obtenir 58% des voix). L’article 140 de la Constitution prévoit un référendum avant le 31 décembre 2007 pour décider de l’avenir de Kirkouk et de sa région. Mais le possible rattachement de Kirkouk au Kurdistan, au terme d’un référendum, inquiète fortement tout le monde... hormis les Kurdes. D’où les tergiversations, et la colère récente de Massoud Barzani contre le rapport américain du Groupe d’études sur l’Irak (décembre 2006), lequel suggérait de retarder l’application de ce référendum, ou les propos tenus en mars 2007 par Nichirvan Barzani : « Notre peuple se sent engagé envers l’Irak, mais notre patience n’est pas illimitée. En tant que dirigeants, nous avons de plus en plus de mal à expliquer à notre peuple pourquoi nos demandes ne sont toujours pas satisfaites [...] Ce qui a été pris par la force [Kirkouk] doit être rendu pacifiquement et démocratiquement ».

Si Kirkouk devenait une ville du Kurdistan, la question posée serait celle de l’unité de l’Irak, et du partage des ressources du pétrole. Le fédéralisme institué dans la Constitution irakienne prévoit un « partage des ressources selon les besoins de l’État central et des provinces, équitablement, en fonction de la densité démographique ».

Déjà, de nombreuses négociations ont eu lieu sur la question. Le projet de loi sur les hydrocarbures approuvé en février 2007 par le gouvernement irakien devrait profiter surtout au Kurdistan. Les revenus du pétrole seront versés sur un compte fédéral puis redistribués aux provinces au prorata de leur population, soit 18 à 20% pour les Kurdes). Le gouvernement de la région autonome du Kurdistan a cédé sur un point : il ne gérera pas directement les revenus pétroliers des gisements sur son territoire dont l’exploitation a commencé. En échange toutefois, il pourra superviser l’exploitation.

La région autonome du Kurdistan irakien attire les compagnies pétrolières étrangères, car la région est bien moins déstabilisée que le reste de l’Irak — le Sud chiite notamment, la région d’Irak la plus riche en pétrole, est la proie de nombreux attentats. Ainsi, alors que les États-Unis ont souvent été accusés, lors de la Seconde Guerre du Golfe en 2003, de chercher à faire main basse sur le pétrole irakien pour le compte des compagnies américaines, on constate aujourd’hui que les majors américaines et britanniques du secteur hésitent à s’aventurer dans le chaos irakien, et ce sont des entreprises d’État, russes et chinoises, qui semblent les plus prêtes à réactiver des contrats signés dans les années 1990 avec Saddam Hussein.

Quant à la question pour l’instant insoluble que constitue la ville pétrolière de Kirkouk, revendiquée à la fois par les Kurdes, les chiites, les Arabes sunnites et les Turkmènes, elle symbolise la lutte entre communautés susceptible à tout moment de dégénérer en guerre civile, et les dangers de la tentation de partition de l’Irak.

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En Irak, les populations kurdes du Nord, Kurmandji, se distingent des populations du Sud, Soranî. Leurs langues sont distinctes. Du point de vue social, les Soranî sont plus urbanisés. Cette distinction a pris des formes politiques : le PDK de Barzani regroupait des Kurdes du Nord de l’Irak, l’UPK de Talabani les Kurdes du Sud. Cette coupure explique en grande partie les affrontements qui ont eu lieu au sein de la communauté kurde irakienne dans les années 1994-1996.

Les Kurdes sont aussi divisés par la religion : sunnite, chiite, yazidi. Le yazidisme, dont les représentants habitent majoritairement la région de Mossoul, est une « hérésie » dérivée de l’islam sunnite au XIIe siècle. Le droit des yazidis à pratiquer leur culte est reconnu dans la nouvelle Constitution de l’Irak, et ils sont représentés au Parlement.

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BIBLIOGRAPHIE
- Questions internationales (no 16), « Guerre et paix en Irak », La documentation française, novembre 2005. Au sein de ce numéro remarquable, on lira notamment :
- « Les Kurdes d’Irak », par Didier Saout & Sabri Cigerli
- Entretien avec Ghassan Salamé (conseiller du secrétaire général des Nations unies)
- www.infokurd.com [toutes les archives de l’AFP sur les Kurdes]
- Élizabeth Picard (dir.), La Question kurde, éd. Complexes, 1991.


NOTES

1..... Hamit Borzalan (entretien), in L’Histoire no 235, 1999.
2..... Bernard Dorin, Appelez-moi Excellence. Un ambassadeur parle, éd.
 Stanké international, 2001, [Cf. aussi : avec Julien Nessi, Les Kurdes. Destin héroïque,
 destin tragique
,éd. Lignes de Repères, 2005].
3..... D. Saout & S. Cigerli, Questions internationales, op. cit.
4..... D. Lagourgue, « De quoi ont peur les Kurdes d’Irak ? », L’Express, août 2003.
5..... J.-M. Demetz, « En finir avec Saddam », L’Express, mars 2003.
6..... Michel Verrier, « Quelle autonomie pour les Kurdes d’Irak ? », Le Monde diplomatique, mars 2004.

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