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08. La Mer Égée

08. La Mer Égée

08. La Mer Égée
Mis en ligne le vendredi 18 mai 2007.


 

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La Mer Égée s’est pas toujours appelée de ce nom. Dans les vieilles géographies, on l’appelait Archipel, ce qui ne voulait pas dire «ensemble d’îles» mais «mer principale». C’est au XIXe siècle qu’on a pris l’habitude de l’appeler Mer Égée. Comme beaucoup de noms géographiques, celui-ci est rattaché à la mythologie grecque : Égée, roi légendaire d’Athènes, croyant que son fils avait été dévoré par le Minotaure se précipita dans la mer qui désormais porte son nom.

carte

La Mer Égée n’est pas une mer fermée. Mais elle est bien délimitée, à l’ouest et au nord par la Grèce continentale, à l’est par la Turquie, cependant qu’au sud ses limites sont jalonnées par une guirlande d’îles, dont les principales sont Cythère, la Crète, Karpathos et Rhodes. On note les profondeurs les plus importantes dans la partie méridionale au nord de la Crète : 2100m. Les profondeurs inférieures à 200m sont relativement peu étendues et se situent surtout le long des rivages septentrionaux et orientaux.

L’Égée est située à une latitude nettement plus méridionale que l’Adriatique. Le point le plus au nord est à la même latitude que Naples et le plus méridional est à la même latitude que Sfax en Tunisie. L’Égée forme grossièrement un quadrilatère, large d’est en ouest de 300 à 400km et du nord au sud, l’Égée se développe sur plus de 600km. L’Égée est parsemée d’îles, et comme beaucoup de ces îles sont montagneuses, elles ont pu servir de repères à la navigation depuis les temps les plus anciens. Parce qu’on pouvait facilement y naviguer à vue, cette mer a donc servi de lieu d’exercice pour l’activité maritime. Cette activité maritime a été favorisée par le caractère très découpé des côtes : les montagnes toujours proches des rivages donnent en abondance baies, golfes, détroits. Les abris sont légion pour la navigation côtière.

La mer Égée est par excellence la mer grecque. Jusqu’aux échanges de population de 1922, entérinés par le traité de Lausanne, toutes les îles et tous les rivages étaient peuplés par des populations grecques depuis l’Antiquité. La plus grande partie de la côte turque de l’Anatolie était peuplée en majorité de Grecs. Les Turcs, qui dominaient ces lieux depuis le quinzième siècle, étaient partout minoritaires. Sur les rivages septentrionaux de l’Égée, les Grecs occupaient les rivages et les péninsules, telles celle de Chalcidique. Mais par endroits, la population grecque ne constituait qu’un mince liséré côtier et les populations slaves arrivaient presque jusqu’à la mer, par exemple dans le delta du Vardar à l’ouest de Salonique ou encore en Thrace occidentale. Dans tous ces cas, aussi bien sur les rivages de l’Anatolie que sur ceux de Macédoine et de Thrace, les intérêts et les ambitions des Grecs, qui tenaient la côte s’opposaient à ceux des Slaves ou des Turcs, confinés dans l’intérieur et qui voulaient accéder à la mer.

Un peu d’histoire du XX° siècle.

Au début du XXe siècle, la plus grande partie des rives et des îles de l’Égée faisaient encore partie de l’Empire ottoman, car la Grèce indépendante était limitée à un Etat de petite taille, vaste de 63000km2 et peuplé de 2650000 habitants. A cette date seul l’archipel des Cyclades était acquis à la Grèce, avec le Péloponnèse, la Grèce centrale et la Thessalie. En 1911, cependant, un nouveau venu, l’Italie vint troubler le tête à tête gréco-turc : à l’issue d’une guerre faite à la Turquie, l’Italie avait annexé Rhodes et le Dodécanèse en excipant d’un héritage ancien, celui de Venise et des Chevaliers de Rhodes. C’est aussi à l’occasion de cette guerre qu’elle avait mis la main sur la Libye.

L’Égée devint politiquement un lac grec à la fin des guerres balkaniques de 1912-1913. A la surprise générale, les armées des coalisés (Serbes, Monténégrins, Bulgares et Grecs) l’emportèrent partout sur l’armée turque. Sur mer, la flotte grecque défit la flotte turque, ce qui permit la conquête puis l’annexion de la totalité des îles de l’Égée, même de celles qui se trouvaient toutes proches de la côte turque d’Anatolie. La Turquie ne conserva que deux petites îles peuplées de Grecs, Imbros et Tenedos, trop proches du détroit des Dardanelles, que les Puissances désiraient voir conserver à la Turquie. Le jeu politique diplomatique et militaire des Etats balkaniques et de la Turquie était en effet compliqué par cet ensemble informel qu’on nommait les Puissances, dont les intérêts divergeaient mais qui veillaient à ce que les rapports de force en Europe ne soient pas modifiés. Il s’agissait de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne, de la France, de l’Autriche-Hongrie, de la Russie et occasionnellement de l’Italie. Dès lors, les frontières ne devaient plus bouger, sauf pour le Dodécanèse, attribué à la Grèce en 1947. Mais un énorme remue-ménage affecta au contraire les populations.

Les débuts de la purification ethnique : le traité de Lausanne (1923).

Pendant la Première Guerre Mondiale, la Grèce se trouva du côté des vainqueurs et la Turquie du côté des vaincus. Les Grecs virent là l’occasion unique de réaliser ce qu’ils appelaient la Grande Idée (Megali Idea). Il s’agissait de ressusciter l’Empire byzantin, avec pour capitale Constantinople. Les circonstances apparaissaient favorables. Avec l’appui de la France et de la Grande-Bretagne, la Grèce occupait désormais la Thrace occidentale, conquise sur les Bulgares, et même la Thrace orientale, avec un morceau de littoral de la Mer Noire. Les Grecs campaient dans les faubourgs de Constantinople, dont ils pouvaient voir les murailles. Ils savaient que «La ville» (I Polis) abritait au moins autant de Grecs que de Turcs. Par ailleurs, le pouvoir du sultan s’était effondré, tandis qu’un officier, Mustapha Kemal, entrait en dissidence dans l’est du pays.

réfugiés de Salonique 

Plus au sud, ils reçurent le feu vert des Français et des Anglais pour débarquer des troupes à Smyrne en 1919. Au traité de Sèvres en 1920, le Turcs se virent contraints d’accepter la démilitarisation des Détroits, la perte de la Thrace et l’occupation d’un vaste territoire autour de Smyrne (Izmir pour les Turcs). Mustapha Kemal, refusa ce traité et en 1922 les forces grecques, aventurées dans le centre de l’Anatolie furent écrasées et refluèrent sur Smyrne en flammes. Dès lors le traité de Sèvres était caduc et fut remis en cause à Lausanne. Ce traité imposait à la Grèce de rétrocéder la Thrace orientale, mais surtout il rendait obligatoire un échange des populations qui était chose nouvelle dans la mesure où pour la première fois en Europe, il accompagnait un déplacement de frontières : non pas que de telles violences aient été jusqu’alors inconnues, mais du moins n’étaient-elles pas organisées dans le cadre d’un traité. Tous les sujets grecs de confession musulmane (lisez les Turcs habitant en Grèce) devaient rejoindre la Turquie, cependant que tous les sujets turcs de religion grecque orthodoxe (lisez les Grecs habitant en Turquie), devaient rejoindre la Grèce Les uns et les autres abandonnaient leurs biens. Etaient exclus de cet échange obligatoire les Grecs de Constantinople et des îles d’Imbros et Tenedos et les Turcs de Thrace occidentale. Le patriarcat orthodoxe conservait son siège à Constantinople.

Les conséquences du traité de Lausanne sont considérables. C’est une purification ethnique avant la lettre, puisque le mot sera mis à la mode lors de années 1990 à l’occasion des conflits de Yougoslavie. La décision touchait environ 500000 Turcs de Grèce et environ 1200000 Grecs de Turquie. C’en était fini de la présence séculaire de l’hellénisme en Asie mineure, présence attestée depuis trente siècles.

Par ailleurs l’accueil de 1200000 personnes dans un Etat pauvre de 6 millions d’habitants était une tâche presque insurmontable. Les Grecs appelèrent « la Grande Catastrophe » cette éviction de l’hellénisme d’Asie mineure. Il n’existait désormais plus de support pour asseoir des revendications territoriales grecques en Asie mineure.

En revanche, les Grecs réussirent à l’occasion de la seconde guerre mondiale à récupérer l’archipel du Dodécanèse. En 1911, la Grèce n’avait pas manqué de protester contre une occupation italienne qu’elle jugeait illégitime, compte tenu de la nationalité grecque de la quasi-totalité de sa population. A cette époque, les Italiens voyaient dans le Dodécanèse une tête de pont vers le sud-est de l’Asie mineure (ou si on préfère de l’Anatolie). Durant la période fasciste, l’Italie tenta sans beaucoup de succès d’implanter des colons : la terre y était rare, et il n’y avait pas de surfaces libres. La marque italienne est visible dans la restauration des monuments médiévaux de Rhodes et le style de quelques bâtiments officiels.

La défaite de l’Italie permit l’annexion du Dodécanèse à la Grèce, ratifiée en 1947 par le traité de Paris. Le Dodécanèse n’avait pas été inclus dans les échanges de population du traité de Lausanne. Une petite communauté de langue turque demeure donc à Rhodes.

L’Égée aujourd’hui.

En se fixant sur les relations gréco-turques, on a laissé de côté les questions qui intéressent l’Égée septentrionale. Or ces dernières relèvent de la volonté d’accéder au rivage, de la part d’Etats qui en sont peu éloignés. C’était une ambition nationale de la Bulgarie. La Bulgarie, bien qu’ayant été défaite en 1913 dans la seconde guerre balkanique avait acquis la Thrace occidentale, et donc un accès à la mer Égée. C’était une côte plate dépourvue d’abris sauf le port d’Alexandroupolis que les Bulgares nommaient Dedeagatch.

Mais durant la Première Guerre mondiale, la Bulgarie joua le mauvais cheval, en se rangeant du côté des empires centraux. La défaite de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie entraîna celle de la Bulgarie, et cette dernière au traité de Neuilly en 1919 dut rétrocéder la Thrace à la Grèce. La Bulgarie en conçut beaucoup de rancœur ce qui explique en partie le choix du pays en 1941 de se ranger aux côtés de l’Allemagne. La Bulgarie reçut sa récompense, avec l’annexion de tous les pays grecs à l’est du Nestos, avec le littoral correspondant. L’occupation bulgare fut parfois féroce, comme la répression de l’insurrection de Drama. Mais les Bulgares durent à nouveau se retirer en 1945. Aujourd’hui les relations entre Grèce et Bulgarie sont apaisées et la frontière, entrouverte à ses deux extrémités vient d’être équipée d’un poste de douane supplémentaire, dans le Rhodope.

Les relations sont beaucoup plus tendues avec la Macédoine. Cette dernière, indépendante depuis 1991, est l’héritière d’une des six républiques constitutives de la République Fédérative de Yougoslavie. Son nom a été contesté par la Grèce, dès sa déclaration d’indépendance, ce qui fut considéré, à l’extérieur, comme une manifestation de nationalisme exacerbé. Elle a été admise à l’ONU sous le titre de FYROM (Former Yugoslav Republic of Macedonia). La Grèce s’est alarmée de plusieurs faits : l’apparition sur le drapeau macédonien d’un soleil à huit rayons issu de la Macédoine antique, celle de Philippe et du Grand Alexandre. Les Macédoniens slavophones de Skopje se réclament en effet de ces grands ancêtres. Les Grecs s’en étranglent de fureur : comment des Slaves, arrivés au VIe siècle de notre ère peuvent-ils se réclamer des Macédoniens de l’Antiquité qui étaient des Grecs ? La capitale de Philippe de Macédoine, Vergina, dont on a retrouvé le site et les témoignages archéologiques est située en Grèce, et les Grecs ont fait à son découvreur, l’archéologue Andronikos, des funérailles nationales. Comme les Macédoniens de Skopje mentionnent dans leur constitution le soulèvement de l’Iliden en 1903 contre la domination turque, ils sont supposés reprendre à leur compte les revendications des comitadjis du début du 20° siècle, qui voyaient leur futur Etat descendre jusqu’à Salonique et aux rives de l’Égée. N’a-t-on pas vu sur les tee-shirts des jeunes Macédoniens une carte regroupant la Macédoine de Skopje, celle du Pirin en Bulgarie et celle dite de l’Égée avec Salonique. Il n’en fallut pas plus pour susciter des manifestations monstres, telle celle de 1992 à Salonique qui regroupa 1 million de personnes. Après une période de forte tension où la frontière fut fermée et l’embargo décrété par les Grecs sur toutes les relations avec la Macédoine, en 1994, les choses se sont apaisées et en réalité, la Grèce domine l’économie macédonienne et Salonique retrouve un rôle transfrontalier que les tensions nationales et internationales lui avaient fait perdre depuis le début du 20° siècle.

Le partage de l’Égée, ou la question gréco turque.

Si la Grèce se trouve en position de force avec ses voisins du nord, Macédoine et Bulgarie, il n’en va pas de même avec la Turquie. On aurait pu penser que les échanges de population du traité de Lausanne avaient réglé les différends. On était loin du compte. D’abord, chacun avait gardé une minorité que les deux Etats pouvaient utiliser comme des otages et traiter en citoyens de seconde zone : d’un côté les Turcs de Thrace occidentale et de l’autre côté les Grecs d’Istanbul. Toute tension entre les deux Etats se retournait contre ces minorités : vexations et violences. Moyennant quoi, si le nombre de turcophones de Thrace grecque s’est maintenu, il y a aujourd’hui moins de 10.000 Grecs à Istanbul alors qu’en 1922 on en comptait 300000.

Enfin la question de Chypre, colonie britannique depuis 1878, arrivée à l’indépendance en 1960 reste la source d’une opposition fondamentale entre Grèce et Turquie. Elle mérite à elle seule un traitement particulier. En 1974, elle a été le théâtre d’une opération de purification ethnique de part et d’autre de la ligne de cessez-le -feu et l’armée turque continue à y camper. La question de Chypre pèse lourdement sur les relations gréco-turques, et les divergences d’ordre technique comme la délimitation des eaux territoriales, ou de l’espace aérien ou des droits d’exploitation des richesses sous-marines sur le plateau continental sont des prétextes à affrontements. La purification ethnique des îles et des rivages anatoliens de l’Égée allait à l’encontre de toute leur histoire. On ne compte pas les Grecs des îles qui possédaient de bonnes terres à blé sur le continent anatolien et les Turcs de ce même continent qui tiraient leur huile de leurs olivettes insulaires. Toutes les villes importantes des îles étaient sur le rivage oriental, face à l’Asie mineure, avec laquelle elles faisaient l’essentiel de leurs échanges. Smyrne ou Izmir était la grande ville de l’Égée orientale. Par places, la distance entre les îles et le continent était d’un mille marin et en 1941, des soldats grecs traversèrent ce bras de mer à la nage pour échapper aux Allemands.

Le traité de Lausanne fixait à trois milles la largeur des eaux territoriales. Cette dimension fut ensuite élargie à 6 milles par la convention de Genève. Puis la convention européenne de 1994  accrut cette largeur à 12 milles. En cas de distance plus faible entre les terres concernées, on appliquait le principe d’équidistance. La Turquie n’accepta jamais la limite à 12 milles, car elle mettrait sous contrôle grec tout navire sortant d’un port turc. Dans les faits la Grèce se satisfait des 6 milles.

Autre désaccord, celui sur le plateau continental, c’est-à-dire sur les territoires sous-marins à profondeur de moins de 200m en prolongement des terres d’un Etat, où ce dernier reçoit le monopole de l’exploitation économique. Là encore les deux Etats divergent. Les Turcs, partant d’un argument géologique estiment que leur plateau continental se prolonge jusqu’au milieu de la Mer Égée, tandis que les Grecs considèrent que tout le plateau continental égéen leur appartient. Les choses sont devenues sérieuses lorsque les Turcs ont envoyé à l’ouest de Mytilène un navire de prospections sous-marines, en 1986. De nombreuses discussions n’ont pas abouti, et tandis que les Grecs veulent soumettre la question à la Cour Internationale de La Haye, la Turquie s’y refuse, préférant les discussions bilatérales.

turc et grec 

L’espace aérien est un autre domaine de divergence : 10 milles pour les Grecs et 6 milles pour les Turcs. On peut encore y ajouter les zones de contrôle des vols (Flight Information Region) Les Turcs veulent que la limite entre la zone d’Athènes et celle d’Istanbul passe par le milieu de l’Égée tandis que les Grecs s’y refusent. Même débat au sujet des zones de recherche et sauvetage (Search and Rescue Operations), qui ont le monopole du traitement des naufrages. En outre, la querelle porte sur la remilitarisation de certaines îles, comme Mytilène et Samothrace, que les Turcs contestent. Enfin, de nombreux rochers inhabités ne sont pas clairement attribués par les traités. En 1996, on fut près du conflit armé pour un drapeau dressé sur le rocher d’Imia (Kardak pour les Turcs),  près de la côte turque en face du Dodécanèse. C’est le caractère dangereux de cette situation et l’inefficacité de la politique suivie (on dénombre plusieurs centaines de violations de l’espace aérien grec par des avions turcs chaque année) qui ont amené la Grèce à cesser son opposition aux discussions préalables à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Le tournant a été pris en 1996. Les Grecs ne sont pas mécontents de voir le débat sur l’entrée de la Turquie se déplacer vers la France, l’Allemagne, l’Autriche, au lieu de leur valoir des accusations de nationalisme archaïque.

Dans ce virage diplomatique, les Grecs ont également pris en compte une balance démographique et militaire qui leur est de plus en plus défavorable. Le rapport démographique était voisin de 1 à 2  en 1923, il est maintenant supérieur à 6. Au moment des échanges de population, la Grèce comptait 6 millions d’habitants et la Turquie 13 ; aujourd’hui la Grèce en a 11 et la Turquie atteint 70 millions d’habitants.

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