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Ecrivain public

Ecrivain public

Ecrivain public
Mis en ligne le vendredi 20 février 2009 ; mis à jour le jeudi 19 février 2009.

Publié dans le numéro 28 (nov.-déc. 2008)

Bernard, 71 ans

Je vais tout de suite évacuer la question que l’on se pose toujours : comment, à cet âge-là, vous êtes toujours en activité ? à quoi je réponds : mais pourquoi voulez-vous que je m’arrête ? et on me dit : pour faire ce que vous souhaitez. Ben c’est vraiment pas la peine parce que c’est déjà ce que je fais. Pourquoi j’en suis arrivé là ? mais je n’y suis pas arrivé, j’y ai été conduit. Ma mère était dans le social aussi. Je l’accompagnais dans ses visites parce que les personnes dont elle s’occupait avaient besoin de voir un petit garçon, parce qu’il leur rappelait peut-être le leur qui était mort... J’ai été dressé très jeune à écouter et à apporter aux gens ce dont ils avaient besoin.

J’ai aussi la chance d’avoir été pendant longtemps surveillant général en lycée, avant 68. Et j’ai quitté parce que je n’ai pas accepté les réformes qui empêchaient d’éduquer les enfants. Donc moi je n’ai pas voulu cautionner cette destruction des générations. Vu que les structures générales se sont un peu effondrées, les gens se sont retrouvés un petit peu à marcher dans tous les sens et les plus faibles sont tombés. Donc il y a une recrudescence de gens désemparés. Alors moi je considère que ce travail est un service, s’il n’est pas public, est un service au public. Ce qui veut dire que c’est un service qui enrichit énormément intellectuellement, humainement, et pas du tout financièrement. Parce qu’on a des affaires souvent compliquées avec des gens qui ne possèdent rien. Donc c’est quelque chose que l’on fait par passion, c’est... pour les gens qui ont des notions religieuses on pourrait dire que c’est un apostolat. C’est je pense surtout une passion pour les gens, et puis une notion personnelle qu’on ne peut pas laisser les gens avoir des ennuis sans leur donner un coup de main.

Ça va du poème d’amour pour déclarer sa flamme à la lettre aux impôts, ou à la préfecture, à n’importe quoi. Les particuliers ont beaucoup de litiges avec la famille, les voisins... Et ils ne savent pas comment le dire. Donc le but c’est déjà, et ça prend beaucoup de temps, d’analyser le problème que la personne vous expose, et déjà pour connaître ce sujet il faut procéder pratiquement à un interrogatoire de police parce que les gens ont toujours tendance à vous dire ce qui est important pour eux, ce qui généralement n’a aucune importance dans l’affaire, et à négliger les quelques petites choses qui sont primordiales. Quand on a un avocat qui n’a pas beaucoup de temps, il faut pouvoir résumer parfaitement la situation. Et puis après discuter avec l’avocat pour pouvoir ensuite expliquer au client ce que l’avocat a voulu dire, comment il va procéder. Donc le rôle de l’écrivain public n’est pas d’écrire tout ce qu’on lui demande d’écrire, mais d’écrire ce qu’il faut.

Pour pouvoir défendre correctement les gens qui ont des problèmes, il ne faut pas avoir les mains liées par une quelconque appartenance politique, religieuse, professionnelle, amicale ou n’importe quoi. Donc l’important est de n’appartenir à rien et d’être totalement neutre. Alors la personne vient, parle - un petit peu ce que vous me demandez là -, on prend des notes et ensuite on rédige dans le sens qu’il faut pour provoquer une réaction de l’adversaire, ou se présenter d’une certaine manière, disons assez sympathique pour que la personne ait envie de faire plaisir parce qu’on le demande gentiment. Il faut aussi, quand c’est écrit à la machine, une mise en page qui est spéciale et spécifique. Ce qu’il faut, c’est surprendre. Faire en sorte que la partie adverse se rende compte qu’on n’a pas peur d’elle. Donc il y a une action psychologique très importante à avoir, ne serait-ce que par l’écrit. C’est du décor, mais ça marque.

Je pense qu’il faut avoir vécu et puis il faut quotidiennement engranger tout ce que l’on voit et puis s’intéresser aux gens. Bien souvent on m’a dit - c’est peut-être pas modeste de le dire mais c’est la réalité - on m’a dit eh ben voilà, vous avez retranscrit ce que je pensais mais que je ne pouvais pas dire. Parce que justement on arrive à se mettre à leur place et à exprimer avec des mots qu’ils n’ont pas donc ils ne peuvent pas nuancer, et comme on a la chance de les avoir, on peut arriver à écrire exactement ce qu’ils pensaient. Il y a des gens pour qui on a écrit, que ça a révélés. Ils ont compris leur vie, ce qui leur arrivait. Parce que ne serait-ce que faire une lettre pour décrire une situation, il faut donner des raisons, il faut tout structurer, et quand le client lit ce qui lui est arrivé, pourquoi il en est là et ce qu’il souhaite, ça l’aide beaucoup à repartir.

Moi je dis souvent que je fais les 35 heures par jour... le matin on est en extérieur bien souvent pour faire des démarches parce que c’est vaste, donc il faut aller au greffe, aux tribunaux... L’après-midi, il faut recevoir. Quand écrit-on ? la nuit. En plus, à trois heures du matin c’est l’heure où généralement les gens angoissent. Ils téléphonent. Là on les calme, ça peut prendre une heure. Donc tout ça c’est en liaison. C’est une relation humaine très suivie. Bien sûr je parle en mon nom. Ce que je dis ne reflète pas la réalité des écrivains publics, juste ce que je voudrais qu’elle soit. Les gens ayant beaucoup plus tendance à se demander quand est-ce qu’ils partent en vacances, quand est-ce qu’ils rentrent chez eux : c’est incompatible. On a quand même quelques petites techniques, c’est la technique du sommeil flash. J’ai la possibilité de m’endormir séance tenante profondément. Si j’écris et, brusquement, je ne sais plus ce que je veux dire, je ne bouge même pas, je ferme les yeux, ça coupe le cerveau. Un quart d’heure, et c’est reparti. Mais comme je n’ai pas d’autres besoins que de faire ce qui me passionne, je ne souffre pas... Et j’aime bien travailler dans des locaux sans fenêtres. Moi ma fenêtre c’est ça, c’est l’écran. On ne peut pas être dedans en voulant être dehors. Et le petit bureau est volontaire aussi parce que je n’aime pas les grandes étendues, on dirait la steppe... non, j’aime bien avoir les choses à portée de la main, et puis on ne reçoit jamais douze personnes. C’est un mode de vie, une façon de concevoir les choses totalement différente.

J’écris des choses pour moi. Comme le temps est toujours assez limité, je me défoulerais plus sur la poésie, parce que j’ai quelque chose à dire, comme ça. La poésie, c’est développer une idée ou quelque chose de ponctuel d’une façon, je dirais, agréable à entendre. Quelquefois par exemple il m’arrive de faire des textes en prose en alexandrins, avec des consonances de rimes éventuellement, mais c’est surtout un rythme. Généralement, c’est soit pour quelqu’un qui va faire des reproches, ou qui va s’extasier ou qui va raconter ou qui va transmettre une idée, parce que ça donne une certaine véhémence si on le lit bien, plutôt qu’une phrase classique, c’est commercial on va dire. J’ai commencé quelques petits ouvrages, mais je n’y arriverai sûrement pas parce que je n’aurai jamais le temps d’aller au bout. Ils sont plus dans ma tête que dans l’ordinateur. La vie est tellement plus passionnante que la fiction. Si, si j’avais eu le temps, j’aurais développé quelques notions philosophiques personnelles, des idées un peu spéciales sur certaines choses.

En tant qu’écrivain public, je pense que ce qui est écrit doit être lisible, lisible agréablement, et apporter quelque chose. Moi je fais en sorte de fournir directement un produit fini. Alors que vous vous adressez [dans cette rubrique] à quelque chose de très volatile qui est la parole, et qu’il faut emprisonner un petit peu sur un papier. C’est l’anti-moi. Il me semble plus normal que l’écrit serve pour l’expression écrite... Faire de la page pseudo-sonore n’est pas forcément l’idéal parce que lire une conversation transcrite avec des gens qui ne font pas une phrase complète ou qui sautent du coq à l’âne, c’est follement épuisant mentalement, d’autant plus que, ils sont très respectables ces braves gens, mais ils n’ont pas toujours quelque chose d’intéressant à dire.

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