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Web 2 - médias 0

Web 2 - médias 0

Web 2 - médias 0
Mis en ligne le lundi 28 mai 2007 ; mis à jour le lundi 10 septembre 2007.

Publié dans le numéro II (mai 2007)

Le « web 2.0 », qui érige la participation des internautes en principe, serait en train de révolutionner les médias. Que se cache derrière ce concept ? La fin de l’information verticale ? Ou un bazar de discussions censément démocratique ?

Poster un commentaire sur un blog, réagir à des articles, classer la pertinence de liens, discuter de vidéos d’actualité : le web 2.0, une expression passée en moins de deux ans dans le langage courant, désigne la « deuxième version » d’Internet, où les hiérarchies habituelles de l’émetteur vers le récepteur du message sont abolies. Les internautes deviennent des acteurs à part entière. Il ne faut cependant pas oublier que l’Internet « 1.0 » était déjà un outil ouvert, permettant à n’importe qui de créer un site. Le livre du docteur Gubler sur le cancer de Mitterand (Le Grand Secret), interdit à sa sortie, se lisait sur Internet, mis en ligne par un anonyme qui avait tapé l’intégralité du texte : c’était en janvier 1996... Le blog, forme la plus connue du web 2.0 n’est pas une révolution médiatique, mais tout simplement technique : les plates-formes apparues depuis quelques années permettent à quiconque n’y connaissant rien en informatique de publier du contenu sur Internet, ce qui était réservé, jusqu’à la fin des années 1990, aux courageux prêts à mettre les mains dans le cambouis.

Les médias traditionnels, tout en continuant à se méfier d’Internet (symboliquement, les locaux de lemonde.fr ont longtemps été physiquement éloignés de la rédaction du journal), se sont sentis obligés de suivre la tendance. À la fin des années 1990, les articles étaient simplement mis en ligne sur Internet, conçu comme un décalque de l’édition papier. Puis, alors que se développaient les blogs, vint le « commentaire » : la possibilité, pour le lecteur, de publier un petit texte au pied de l’article. Aujourd’hui, parallèlement aux commentaires, les journaux proposent notations ou classements. Le site du Monde met en avant les articles « les plus envoyés » (comprendre : par e-mail, à d’autres internautes), celui de Libération ajoute la liste des articles « les plus commentés ». Quant à Agoravox (le « média citoyen », fortement inspiré de Ohmynews, un site coréen où ce sont les citoyens qui rédigent les articles), il propose un système de vote : « Article intéressant : Non / Oui » (avec le nombre de votes déjà obtenus, et le pourcentage du moment). Logiquement, les articles les mieux notés seront le plus visibles, et vice-versa. Pour le site, il y a un avantage évident : une sorte de comité de rédaction permanent où ce sont les internautes qui écrivent, surveillent et organisent l’information.

Techniquement, les votes sont un peu contrôlés : un seul vote par adresse IP (sorte de numéro d’identification d’une connexion). Mais changer d’adresse IP n’est pas très compliqué : si on n’a pas une IP fixe, il suffit de redémarrer son modem ADSL. Si on a une IP fixe, on peut facilement pirater les connexions wifi non-protégées de ses voisins. Et il y a encore plus simple : demander à ses amis de voter pour ou contre un article. Une connexion = un vote. C’est la nouvelle démocratie électronique, mais elle est illusoire : on peut plutôt parler d’une aristocratie déguisée. Une poignée de votants bien organisés font très facilement basculer le vote, vu le faible nombre de suffrages exprimés. Le parti socialiste a ainsi créé un certain émoi en créant lors de la campagne présidentielle des « colleurs d’affiches du web » dont le rôle était de faire des « copier/coller d’argumentaires en moins de cinq minutes », ainsi que « chaque jour quelques clics sur les sondages en ligne ». On ne saurait mieux montrer la fragilité de l’outil. Et rappeler que les commentaires qui pullulent sont souvent truqués, écrits par ces « e-militants » dont la mission est de porter la contradiction dans le camp adverse (là non plus, rien de très neuf, cela se pratique depuis toujours dans les réunions politiques). [1].

Même en admettant que les internautes qui votent et ou commentent les articles le font sincèrement — ou plutôt, que la somme des trucages venant de camps différents finit par s’annuler. Même : les lecteurs qui envoient des lettres à leurs journaux, ou les auditeurs qui appellent à la radio [2] restent une minorité. Pour Internet, c’est pareil : les lecteurs qui écrivent des commentaires (même si le geste est beaucoup plus simple) sont minoritaires. Il suffit pour s’en convaincre de comparer le nombre de visiteurs au nombre de messages postés.

Sur Internet, les articles les plus notés sont les plus en vue, ils sont donc les plus vus, et donc les plus notés : vous avez dit démocratie ? Cela s’appelle plutôt le libéralisme : une main invisible, sans contre-pouvoir ni encadrement extérieur, classe et hiérarchise. Cette main invisible, c’est, par exemple, Google qui amplifie les phénomènes : une page « monte » d’autant plus dans le classement Google, et donc plus est visible, qu’un nombre plus important de pages renvoient vers elle... Or cette organisation de l’information souffre de présupposés idéologiques, à la manière de la presse traditionnelle mais sur des sujets différents. Prenons un exemple : les médias classiques ont été accusés de défendre le « oui » au référendum de 2005 ; c’est certainement vrai. Mais regardez les articles qui, sur Internet, se permettent de critiquer l’encyclopédie participative Wikipédia : immédiatement noyés sous des commentaires critiques, et contrés par des articles louangeurs qui décortiquent chaque point. Une recherche Google avec les termes « contre Wikipédia » est amusante : les pages obtenues sont quasi-exclusivement des articles s’en prenant à ceux qui tentent des actions « contre » l’encyclopédie. S’attaquer au modèle participatif sur Internet n’est pas, non plus, très aisé. C’est un dogme comme un autre.

On a parlé quantité, parlons maintenant qualité des commentaires publiés sur le web. Un exemple choisi au hasard : article du 13 avril sur le nouvelobs.com à propos de la disparition d’une jeune femme à Nantes, de la mise en examen du suspect puis de la découverte du corps. « Je suis horrifiée par cette disparition, avec des suspects qui restent muets et j’imagine la situation des proches ! » (9h35) ; « La vie est parfois mal faite. Comment pouvait-elle imaginer ce matin-là que le soir-même il lui arriverait une chose pareille ? » (9h38) ; « Qu’attend-on pour relâcher (provisoirement) le suspect et le prendre en filature ? » (13h17) ; « Franchement... moi je serais assez partisan d’utiliser la torture dans des cas comme celui ci. » (13h44), « Sans cette raclure de BOSNIAQUE elle serait encore en vie ! » (17h05), « Avec tous ces actes odieux ils finiront par donner raison aux extrêmes » (17h34) (sic, pour toutes les citations), etc. Cela se passe, pour le coup, de commentaires.

Que recherchent les journaux classiques (ceux qui existaient déjà en papier) en ouvrant leur espace aux remarques des internautes ? Rompre avec la verticalité traditionnelle de l’information (le journaliste écrit, le lecteur lit) ? Certainement pas, car contrairement aux nouveaux entrants (comme Agoravox) dont le modèle est réellement participatif, aucun de ces journaux ne remet en question le processus de fabrication de l’information (le journaliste publie, le lecteur commente), ni ne donne réellement une place sérieuse à ces commentaires. L’initiative récente de Libération de laisser deux pages du journal papier à un « contre-journal » censément révolutionnaire (alors qu’il ne s’agit jamais que d’une page de courriers des lecteurs, à la sauce web) n’est, dans cette logique, qu’un gage donné à une pseudo-modernité, qui ne suffira certainement pas à redresser ses courbes de vente. Alors, à quoi servent ces commentaires ? C’est une forme de café du commerce à l’échelle d’Internet, où n’importe qui vient discuter de n’importe quoi, sans sens ni raison. Il ne s’agit évidemment pas de critiquer cette forme de discussion, qui en tant que telle a une évidente utilité, mais de montrer l’hypocrisie flagrante de médias classiques prompts à dénoncer les ragots, rumeurs voire mensonges qui circulent sur Internet, en leur opposant leur sérieux, leur rigueur, leur sens de l’analyse — tout en laissant n’importe qui dire n’importe quoi au pied de leurs articles.

Sur Agoravox, Carlo Revelli (le fondateur du site) illustre la question du « cinquième pouvoir » (Internet) avec un schéma qui oppose les médias « 1.0 » (une pyramide où les médias sont en haut, et les citoyens à la base) aux médias « 2.0 » : les citoyens sont à la base de la pyramide, et diffusent tous une information qui va vers le sommet de la pyramide, sans qu’on comprenne trop qui en est le récepteur ultime : le dieu des blogueurs ? Le trou noir ?

NOTES

[1] À l'inverse, on notera que certains projets collectifs, comme l'encyclopédie collaborative Wikipédia, sont moins soumis à ce brouillage. Car, hormis le « vandalisme » sur une page, très simple à effectuer (mais aussi à annuler), rédiger un morceau d'article sur Wikipédia demande du temps et de l'énergie — beaucoup plus qu'un simple clic ou un copier-coller.

[2] Notons à ce propos une évolution symbolique de la radio : avant, les auditeurs appelaient pour poser une question. Les témoignages étaient réservés à des émissions « sociétales », comme celle de Macha Béranger ou la libre antenne des stations « jeunes ». Aujourd'hui, les auditeurs appellent pour « commenter » l'actualité, notamment sur Europe 1 et RTL, dont c'est le dispositif central à la mi-journée.

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