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Le pseudonymat dans le Tigre

Réponses aux remarques entendues ici ou là

Le pseudonymat dans le Tigre

Le pseudonymat dans le Tigre
Mis en ligne le vendredi 3 mars 2006 ; mis à jour le lundi 4 juin 2007.

N.B. Ce texte date de la première version du Tigre. Lors de sa ressortie sous forme mensuelle en 2007, le journal a décidé de ne plus imposer à ses auteurs un pseudonyme.

Le Tigre est un journal où les textes et les images sont signées sous pseudonyme.

L’anonymat des auteurs du Tigre est un “pseudonymat”. Chaque participant au Tigre, occasionnel ou régulier, signe sous un pseudonyme de son choix. Ce pseudonyme doit ne pas avoir été utilisé dans d’autres cadres ni pouvoir prêter à confusion avec des personnes déjà existantes. Pour le plaisir visuel, le Tigre accole à ce nom un petit masque, qui est un masque de personnage de l’Opéra de Pékin. L’auteur conserve le pseudonyme et le masque accolé au pseudonyme à chacune de ses publications dans le Tigre.

Le Tigre s’explique sur ce choix, à partir des remarques entendues ici et là :

« J’aime bien savoir qui écrit ou qui dessine quand j’aime le travail de quelqu’un »

Par le biais du pseudonyme « fixe », les lecteurs peuvent s’attacher à une “plume” régulière du journal, sans pour autant lier leur jugement à la notoriété publique de la personne.

Lorsqu’on lit un texte de Philippe Sollers dans Le Monde, qu’on voit un dessin de Luz dans Charlie-Hebdo, ou qu’on écoute Martin Winckler à la radio, on est face à des pseudonymes. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne soit pas face à des personnes. C’est la force de l’habitude qui fait que l’auteur signant sous pseudo ne donne pas l’impression de se « cacher ». Le pseudonyme est un « nom » qui n’est pas moins dépourvu de réalité que le nom inscrit à l’état-civil.

Le pseudonyme est protégé par la loi. Un auteur signe un contrat où est indiqué son nom et son pseudonyme : il est responsable de son travail, et en détient les droits moraux.

« Quand on assume ses propos, on les signe ».

Le pseudonyme est une signature. Le pseudonyme ne dispense en rien de ne pas assumer ses propos. Lorsqu’on dit « j’aime Johnny Halliday », ou bien « le papier de Delfeil de Ton » on parle d’une personne, alors qu’il s’agit de pseudonymes.

Les lecteurs peuvent s’adresser à tel ou tel auteur du Tigre en écrivant à la rédaction du journal qui fera suivre.

« Tigre de papier » est le pseudonyme de la rédaction. Les autres pseudonymes correspondent à des personnes individuelles.

N’y a-t-il pas de conflits d’intérêts entre la déontologie journalistique et l’usage du pseudonyme ? Le pseudonyme ne peut-il pas servir à « cacher » qu’on ne parle pas d’un point de vue « neutre » ?

Le cas le plus flagrant serait de faire une critique positive d’un ouvrage par un ami de l’auteur de cet ouvrage (voir l’auteur lui-même) : or, rappelons-le, il n’y a et n’aura pas dans Le Tigre de critiques (élogieuses ou négatives) de livres, disques, films, etc... ce qui évite ce problème du conflit d’intérêt, et de « l’ami » ou « ennemi » caché sous pseudonyme.

On ne parle jamais d’un point de vue « neutre ». Si « monsieur Dupont » défend tel point de vue, que « monsieur Dupont » soit ou non un pseudo ne change rien à la qualité de son point de vue. La confiance que l’on accorde à un journal se fonde sur l’écriture de ses articles, non sur les sonorités des noms au bas de ces articles. Le Canard est très largement anonyme et nourri de sources anonymes, et pourtant, les lecteurs lui font confiance, alors qu’on pourrait imaginer une publication mensongère « avec signatures » qui publie n’importe quoi. Si l’anonymat peut parfois générer le soupçon, c’est dans des publications à but injurieux ou partisan : le Tigre ne visant pas à l’invective, ce reproche est d’emblée écarté.

C’est la tonalité globale qui fait le sérieux d’un journal, non la signature au bas d’un article. Le Tigre préfère être un journal sous pseudo qui précise constamment ses sources qu’un journal « nominatif » qui reprend et fait enfler des choses dites ici et là, en tablant sur la confiance aveugle que lui accordent ses lecteurs.

« On peut écrire n’importe quoi ».

C’est faux. Un pseudonyme ne dispense pas un article d’être sourcé : au contraire, il rend parfois le lecteur plus exigeant sur ce qu’il lit. En ce qui concerne l’écriture des textes eux-mêmes, le Tigre est précisément très soucieux d’indiquer ses sources : une écriture sous pseudonyme ne dispensant en aucun cas de faire usage de déontologie journalistique.

Les journaux du XIXe siècle fonctionnaient sur le principe de l’anonymat. La loi sur la presse de 1881 imposant l’obligation des signatures fut considérée, à l’époque, comme une atteinte irréversible à la liberté de la presse. En Angleterre, l’anonymat a perduré : le Times n’a abandonné l’anonymat qu’au début des années 1960. Aujourd’hui encore, l’hebdomadaire britannique The Economist allie anonymat total, succès notable et sérieux reconnu :

« En cette période narcissique, être différent est un atout. L’absence de signature rend le magazine cohérent, constant dans le style et évite d’être associé à des points de vue partisans de chroniqueurs particuliers ». Petite et soudée, l’équipe rédactionnelle volontairement réduite 75 journalistes à plein temps dont la moitié à l’étranger comprend sans doute les meilleures plumes de la profession.

Le Monde, 14 février 2005.

En ce qui concerne les enquêtes, un pseudonyme protège en effet la personne qui écrit l’article. Il ne s’agit pas de lâcheté, mais d’exercice du journalisme. Ou alors, tout le journalisme français est lâche. Car les mentions « de source proche du ministère » fleurissent dans les grands quotidiens nationaux, de même que le témoignage « sous couvert de l’anonymat ». Là encore, seule la qualité rédactionnelle finale et l’exactitude des faits relatés compte.

« Ah mais si *** écrit dans vos lignes et qu’on ne le sait pas ? »

Ah ben si **** écrit dans nos colonnes, et que le lecteur lambda ne s’en rend pas compte, de deux choses l’une : soit le lecteur est choqué par ce qui est dit, soit le lecteur est choqué par le fait que ce soit **** qui le dise. Tant mieux si le pseudonyme peut pousser le lecteur à être vigilant, et à se demander « est-ce que je suis vraiment d’accord avec ce que je lis ? »

Un article de journal ne doit pas être une parole sacralisée. Tant mieux si l’usage du pseudonyme pousse le lecteur à avoir un regard critique sur ce qu’il lit. Les dérives médiatiques seraient plus rares !

Et si, de manière très grossière, Le Tigre essayait de faire « passer » des messages partisans, que toutes les semaines on percevait intuitivement que c’est le programme de *** ou du parti *** qui se cache derrière telle rubrique... hé bien les lecteurs se détourneraient tout simplement du Tigre.

Et l’auteur, comment il s’y retrouve ?

Les auteurs gardant leurs droits, ils peuvent faire éditer postérieurement leurs textes ou images sous leur vrai nom.

Quant aux auteurs voulant prouver à leur grand-mère qu’ils publient dans la presse, ils pourront demander à la rédaction un Certificat authentifiant leur participation orné de la Patte du Tigre, sceau infalsifiable.

Alors, qu’est-ce qu’on perd ?

Sur les bandeaux télévisés et les encadrés journalistiques fleurissent les « M. ***, psychologue », « ***, expert », « ***, dernier livre publié chez *** », « ***, une des révélations de l’année ».

Alors oui, Le Tigre refuse ce support confortable du prêt-à-penser, en ôtant la facilité de la reconnaissance. Oui, Le Tigre complique la tache du lecteur qui ne peut pas s’appuyer sur le « il est connu » ou « j’en ai entendu parler ; » ou « c’est un ponte » ou « il publie aussi chez *** » pour en venir au fait : les propos tenus, les images proposées sont-elles dignes d’intérêt ? m’aprennent-elles quelque chose ?

Et ce faisant, on met sur un pied d’égalité le jeune dessinateur débutant avec ****, reconnu. On permet à des auteurs (ce qui est valable pour les dessins et les chroniques littéraires) de modifier leur style, d’expérimenter des techniques.

En ces temps où chacun est prompt à critiquer l’égocentrisme et la vanité de l’époque, le Tigre propose juste un nouveau regard.

Une proposition parmi d’autres...

Il s’agit de créer un nouveau rapport aux textes pour le lecteur, qui peut poser un regard neuf et sans a priori sur ce qu’il lit. Il ne s’agit en aucun cas de poser l’anonymat comme “la” solution univoque à un journalisme différent. Comme pour l’absence de publicité, il ne s’agit pas d’une position de principe rejetant les choix des autres, mais de la proposition d’un autre rapport à la lecture de la presse.

En guise de conclusion...

— Permettez-moi d’abord de vous demander pourquoi vous avez choisi l’anonymat ?

— [...] par nostalgie du temps où, étant tout à fait inconnu, ce que je disais avait quelques chances d’être entendu. Avec le lecteur éventuel, la surface de contact était sans rides. [...]

— Qu’est-ce qui vous a conduit à vous retrancher derrière l’anonymat ? Un certain usage publicitaire que des philosophes, aujourd’hui, font ou laissent faire de leur nom ?

— Cela ne me choque pas du tout. J’ai vu dans les couloirs de mon lycée des grands hommes en plâtre. Et maintenant je vois au bas de la première page des journaux la photographie du penseur. Je ne sais si l’esthétique s’est améliorée. La rationalité économique, elle, sûrement... Au fond me touche beaucoup une lettre que Kant avait écrite quand il était déjà fort vieux : il se dépêchait, raconte-t-il, contre l’âge et la vue qui baisse, et les idées qui se brouillent, de terminer l’un de ses livres pour la foire de Leipzig. Je raconte ça pour montrer que ça n’a aucune importance. Publicité ou pas, foire ou pas, le livre est autre chose. On ne me fera jamais croire qu’un livre est mauvais parce qu’on a vu son auteur à la télévision. Mais jamais non plus qu’il est bon pour cette seule raison. Si j’ai choisi l’anonymat, ce n’est donc pas pour critiquer tel ou tel, ce que je ne fais jamais. C’est une manière de m’adresser plus directement à l’éventuel lecteur, le seul personnage qui m’intéresse : « puisque tu ne sais pas qui je suis, tu n’auras pas la tentation de chercher les raisons pour lesquelles je dis ce que tu lis ; laisse-toi aller à te dire tout simplement : c’est vrai, c’est faux, ça me plaît, ça ne me plaît pas. Un point, c’est tout. »

Entretien de Michel Foucault, publié anonymement dans Le Monde, 6 avril 1980.

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