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Pink Paradise

Pink Paradise

Pink Paradise
Mis en ligne le lundi 17 décembre 2007 ; mis à jour le mardi 11 décembre 2007.

Publié dans le numéro VI (octobre-novembre 2007)

Un matin, Le Tigre a reçu un email d’une dénommée élodie@pinkparadise.fr, qui disait en noir et rose : « Strip-tease by Pink Paradise. En librairie le jeudi 13 septembre 2007. Photos Bertrand Machet. Textes Muratt Atik. Éditions de La Martinière. Le Pink Paradise vous invite le mercredi 12 septembre 2007 dès 20h30 pour le lancement en exclusivité du livre Strip-tease by Pink Paradise autour d’un cocktail dînatoire et d’un open-bar. Evian. Guéret Traiteur de France. Moët & Chandon Champagne. Pink Paradise. Paris. Cannes. St Tropez. 49/51 rue de Ponthieu. Paris VIIIe. Merci de confirmer votre présence par mail à events@pinkparadise.fr »
C’est bien beau d’envoyer Benoît Virot faire des reportages avec les SDF, a dit Le Tigre. Mais cela ne nous dispense pas de savoir à quoi ressemble le Pink Paradise. Alors Le Tigre a confirmé ma présence, et je suis allé visiter le paradis.

C’est bien connu : les portes du paradis sont bien gardées. N’entre pas qui veut. Un cordon de velours rouge marque la frontière symbolique. Dans l’étroite rue de Ponthieu, près d’un grand immeuble années cinquante très décrépi, une file d’attente s’est formée. Les gens qui la composent y sont ravalés, rénovés, décorés. Un à un, ces chameaux passent dans le chas de l’aiguille, ces riches entrent dans le royaume des cieux. Saint-Pierre est une femme d’une quarantaine d’années, encadrée de deux colosses, une liasse de feuilles à la main. J’ai votre nom devant moi. Tigre, grrrrrrr ! plaisante-t-elle. J’entre dans un long couloir étroit, intégralement recouvert de moquette léopard. Tous les cinq pas, à terre, il y a de tous petits écrans où des filles se dénudent en noir et blanc. Ainsi, ce soir, ils seront déjà quatre à pouvoir toucher les filles nues : nos yeux et nos chaussures. Les prudes diront qu’on foule la pudeur aux pieds. On est là pour ça. Et c’est sans doute pour cela que ce couloir est si long, qui relie la rue au paradis. Orphée tentait de sortir Euridyce des Enfers, de la ramener dans le monde par un boyau interminable, moi c’est le contraire : j’entre au paradis, et je ne me retournerai pas.

 
 

Buste de Femme

              

C’est une grande pièce rectangulaire étroite. À gauche, sur toute la longueur du petit côté du rectangle, le bar. Au-dessus du bar, un étage, d’où dévale un grand escalier en V vers le centre de la salle, débouchant sur une piste de danse légèrement surélevée qui traverse la pièce sur les trois-quarts de sa longueur, piste où se dressent trois barres, verticales. Des tables basses, rondes, entourées de grands fauteuils noirs à angles droits, entourent en U la piste. La lumière est très tamisée, les murs rouges ou roses, les coussins de velours, la terre léopard.

Dès 20h30 signifie qu’il ne faut surtout pas arriver à 20h30 : pour une soirée qui dure jusqu’au bout de la nuit, comme l’annonce l’animateur au micro de sa voix vulgaire d’animateur, on n’arrive pas à l’heure. Après avoir demandé un verre de vin blanc, je regarde la salle. Elle est aux trois-quart vide, parsemée d’une trentaine de personnes attablées. Le paradis se remplit néanmoins lentement mais sûrement : de nouveaux convives arrivent, se reconnaissent, s’embrassent. Je m’assois au hasard, choisissant une bonne place au début de la piste qui permet de garder un œil sur l’entrée et sur le bar, avec l’air de qui attend quelqu’un. Pink Paradise... Réchauffez vos cœurs et ouvrez grands vos yeux, c’est le sexy show du Pink Paradise... Une première fille arrive dans une indifférence notable de début de soirée : un début de soirée, fût-il du paradis, ressemble à un purgatoire - à cause de rires trop bas, de salle trop vide, de regards trop ternes. C’est l’attente. La fille, forcément sublime, semble n’être qu’une publicité ambulante du paradis à venir. Une preuve de chair que ça va commencer, mais que l’on ne peut accélérer le temps, même là-haut. Qu’ici aussi on attend que les choses prennent. Tatiana*... deux musiques, deux danses... Au milieu de sa prestation, un problème technique provoque une interruption du son de mauvais aloi qui la fait rire. La fille arrête son strip-tease, elle a les bras ballants et soudain tout s’effondre — preuve s’il en est que c’est l’habillage sonore qui fabrique sa nudité, de même que c’est le flacon qui fait l’ivresse. Mais déjà la musique reprend et tout rentre dans l’ordre au paradis. Deux écrans géants continuent de montrer des boucles de photos glamour extraites du livre. Qui tard dans la soirée, deviendront le temps d’une panne SONY DVD player, et là encore, voir une bouche ouverte en noir et blanc, des cils de biches et des cuisses de nymphes devenir pour quelques longues minutes un fond bleuâtre et une typo arial pixellisée, aura quelque chose de terriblement rassurant.

Quelques verres et heures plus tard, la salle est pleine. Une serveuse se penche sur mon épaule, murmure cette table est réservée, ajoute un très condescendant vous pouvez vous asseoir là, me désignant un misérable petit pouf adjacent, et entoure avec empressement les V.I.P. qui m’ont fait déguerpir. Je n’avais pas vu que la rose rouge placée dans une coupe de champagne indiquait la table sacrée. Les V.I.P. s’avancent. Un petit homme semi-chauve en cravate, une femme clichée. Qu’est-ce qu’une femme clichée ? La femme clichée est le cliché d’elle-même : refaite à neuf à en faire aimer les rides. Comme je suis toujours à côté d’elle, mais légèrement en arrière, ce qui fait qu’elle a la désagréable impression d’avoir quelqu’un dans son dos, elle se retourne et me lance un de ces regards vides, regards sans yeux caractéristique des gens du monde, regards de ceux qui, à force d’être trop vus, n’envoient aux autres que le scan rapide de l’appareil d’aéroport qui fait son travail de routine, et qui, si d’ordinaire quelque chose d’intéressant se présentait, serait soudain secoué d’un bip bip joyeux.

 

Femme nue sans visage Regards d'Hommes01

Car c’est une chose à laquelle je n’avais stupidement pas pensé. Dans un reportage, ce sont les mots des autres qui font la saveur du récit. Oui mais nous sommes dans une boîte de nuit. La musique est assourdissante. Je n’arrive à capter aucune parole, si ce n’est celle des serveurs qui s’enquièrent de mes volontés. Il ne reste donc que les regards et les attitudes. Réchauffez vos cœurs et ouvrez grands vos yeux, c’est le sexy show du Pink Paradise.. Je pensais que mes yeux ne serviraient qu’à observer le paradis.. Mais je n’ai plus que mes yeux, aussi pour le reste. Qui voient, lorsque le couple de VIP se lèvent, dix minutes plus tard, une jeune femme les saluer, et, dès qu’ils ont le dos tourné, plonger littéralement vers ses voisins pour leur expliquer qui, que, quoi, où, comment, avec force mimiques et regards entendus. Eva* et Lucy*... deux musiques, deux danses... Les filles descendent par deux le grand escalier. C’est le moment de dire qu’en fait de strip-tease, il n’y a pas grand-chose à enlever. Le strip-tease est un effeuillage, oui mais notre arbre n’a qu’une feuille, notre livre n’a qu’une page, et la fin de son histoire est évidente. Ce n’est donc pas la lenteur du déshabillage qui est mise en avant, mais son style, une jaretelle blanche, un chapeau noir, et des haillons - comment appeler autrement ces quelques centimètres carrés de tissus ? La première danse est habillée, d’un habillage qu’on dirait presque nu, la seconde est nue, mais, alors même qu’il ne reste que deux lignes noires sur un corps, on appelle ça un string, on se surprend à rechercher la nudité. Après une fille, deux réchauffez vos cœurs et ouvrez grands vos yeux, c’est le sexy show du Pink Paradise, puis trois, quatre, neuf, dix, onze réchauffez vos cœurs et ouvrez grands vos yeux, on a beau les ouvrir, les yeux, et toujours ce même sentiment, alors on finit par comprendre. On comprend que lorsqu’on les voit, on croit que ce n’est pas fini, le strip-tease. On se dit, elles vont enlever leur peau et on verra leur cœur. Et pourtant non. On attend en vain de voir l’intérieur. Tout l’écart entre l’érotisme et la pornographie saute aux yeux, de toute sa douceur. Le paradis est radicalement attaché au premier. Strip-tease by Pink paradise... Betty*, Ludmilla*... deux musiques, deux danses... réchauffez vos cœurs ! ouvrez grands vos yeux ! c’est le sexy show du Pink Paradise... Même les seins qui restent de marbre - que la fille soit à l’endroit, à l’envers, pliée en deux, ouverte, découverte -, même ces seins semblent marmoréens. La lumière crue d’un mauvais film les révèlerait en ce qu’ils sont, pour certains d’entre eux : des faux-seins obscènes ; l’obscurité tamisée du paradis les transforme une forme noble digne du lieu.

Le cocktail dînatoire arrive. Des petits fours sur de grandes assiettes rondes sur la main d’une serveuse ou d’un serveur. On repose les cure-dents dans un petit cendrier carré de verre disposé à cet effet. Rien d’étrange. Sauf que trois amuse-gueule plus loin, le serveur rapplique et fait disparaître les trois cure-dents dans une poubelle portative rouge. Je réitère l’expérience. Trois cure-dents plus tard, hop. Le serveur s’avance, la poubelle portative rouge ouvre sa gueule et fait disparaître les résidus obscènes. Ainsi le riche ne supporte-t-il pas la vue de plus de trois de ses déchets. J’imagine le brief des serveuses et serveurs, vérifiez constamment les tables, pas plus de trois cure-dents. L’expérience se corse lorsqu’une erreur d’appréciation due à l’obscurité ambiante me fait confondre une tomate dodue fourrée de caviar avec une tomate dodue fourrée de mousse d’anchois. À mi-chemin du supplice culinaire, où la bienséance me pousse à me forcer à manger mon amuse-gueule, je me dis en mon fort antérieur que je ne suis tout de même pas à Koh-Lanta mais bien au paradis, et qu’au paradis on fait ce qu’on veut. Je recrache donc ma demi-tomate dans une petite serviette. Le serveur arrive au galop. Il a oublié sa poubelle portative. Qu’à cela ne tienne. Je le vois repartir dans la salle longue, mains croisées derrière le dos, dans l’une de ses mains, la petite serviette, dans la petite serviette, un bout de tomate et un peu de ma salive, et je ne sais pourquoi, mais le voir partir vers une lointaine grande poubelle à résidus de riches, marchant très digne, hautain presque, avec cette demi-tomate dans son dos, alors qu’à un mètre de lui, une femme avec une jaretelle blanche qui scintille ouvre les cuisses d’un air absent, me semble une sorte de condensé de l’onirisme qui baigne ce paradis rose. Le serveur marche aussi droit que la danseuse ne danse, tous deux se croisent avec le même port altier, comme si tous deux participaient d’une même chorégraphie étrange. D’autant que les serveurs sont tous bruns à cheveux longs et habillés de noir, ils ressemblent à des philosophes contemporains, on croirait un banquet de Platon, où les philosophes seraient les serveurs car les dieux aussi sont en cuisine, et où les dieux habiteraient un paradis bas de plafond. Car la piste de danse est surélevée par rapport à nous, pauvres mortels, et les filles sont à leur tour surélevées sur de grands talons transparents de dix centimètres de haut. Ce qui les rend plus proche du ciel. C’est le détail qui me paraîtra le plus probant de ma présence au paradis, avec la jaretelle à cinq bandes noires et fines autour d’une cuisse : des filles effleurant du doigt le plafond blanc, les plus grandes y posant une fraction de seconde leur main entière, comme si elles soutenaient le ciel de la salle obscure par la seule grâce de leur corps.

Un aveugle en smoking, lunettes noires et canne blanche, passe dans l’allée qui longe les tables. Je crois rêver. Pink Paradise... Emily*, Lola*... deux musiques, deux danses... Réchauffez vos cœurs et ouvrez grands vos yeux, c’est le sexy show du Pink Paradise... On vous en donnerait une jambe, un bras, une hanche, vous en seriez comblés pour la vie. Juste une jambe. Le reste ? Bah, on se concentrerait sur cette petite partie d’elle-même. On s’accomoderait. On ferait avec. Pourtant, certains, nombreux, au moins un tiers de la salle, tournent le dos ostensiblement à la scène. Ceux-là ne se retourneront pas une fois vers la scène. C’est le sentiment le plus frappant, pour qui n’est pas accoutumé au paradis. L’idée que pour ces voisins de table, le paradis est une rue passante. Qu’ils sont venus là comme ils seraient allés à n’importe quel cocktail mondain, à n’importe quel bar branché de la capitale. Que des femmes dansant nues à une longueur de bras d’eux, de bite presque, ne les dérange pas dans leurs mornes potins quotidiens. Je pense aux boulangères. C’est la seule théorie qui vaille, celle des boulangères qui n’aiment plus les gâteaux. Ou des riches qui ne savent plus de qui est exactement le grand tableau de ce peintre flamand accroché derrière leur dos. De sorte que les plus humains, définitivement, sont les hommes qui assument. La plupart sont debout, hypnotisés, lubriques. Leur regard est ailleurs. Leur regard est celui du critique d’art au musée, scrutant les détails, et pensant que cette visite est enfin la bonne, qui leur fera comprendre le mystère qui explique la force de la touche d’un pinceau - oui mais pour ça, il faudrait toucher, or on ne touche pas les tableaux, vous n’y pensez pas.

 

Femme nue avec visage Regards d'Hommes 02

 

Ma place initiale, celle des VIP, restée vacante, avait été occupée par d’autres. Qui se voient délogés vite fait. C’est que Massimo Garcia, le jet-setteur, est arrivé. Massimo s’échoue à mes côtés, de son air de gros animal débonnaire. Il est accompagné de (ce que je suppose être) ses deux filles. Je vois Massimo, qui de temps à autre, relève la tête vers une danseuse, et, dans son œil terne, un semblant de jugement. Il se mâchonne le doigt. L’adjectif qui me vient est vitreux. Comme une vitre, comme si quelque chose bloquait les sentiments. L’une de ses deux filles est terriblement grave. Un serveur amène au type qui l’accompagne une boisson ; Massimo l’interroge du regard, le type dit c’est une nouvelle sorte d’héroïne, Massimo dit Whhaaaat ? et le type dit plus posément, c’est le l’évian avec de la fraise. Fin de la conversation. Personne n’a ri. - Et vous ça va ? Oui monsieur le psy, j’accompagne mon père au Pink Paradise.
— Mais à votre âge, ma chère, on ne doit plus accompagner son père au paradis, vous savez. En plusieurs heures, je ne verrai dans le regard de sa fille qu’un instant de vie, le temps d’une chanson. Son corps se redresse, comme un automate se mettant en branle, ses bras esquissent un mouvement saccadé de danse, ses lèvres s’ouvrent, pom pom pidoo, son regard s’éclaire trois seconde, mais déjà bras, lèvres, jambes, regard, tout se replie dans son mutisme. Massimo a le gros livre posé sur son siège, il le montre fièrement aux autres puis le repose à côté de lui. Je pense au rachat de La Martinière, au petit scandale provoqué dans la presse, la mort du Seuil, au ciel vu de la terre et au paradis vu de mon siège. Tout ça pour ça : un livre de La Martinière, un gros objet de plus posé sur la table de Massimo Garcia. Dont la grosse fille prononce les mots livre érotique, et quand on voit la fille, on est saisi d’un questionnement philosophique affreux sur le fond et la forme, sur Socrate qui ressemblait à une boîte de sardines, car tout au plus ressemble-t-elle à Socrate, et imaginer l’érotisme couler de sa plume comme le vin blanc recoule dans mon verre semble un syllogisme majeur de ce siècle. Lorsqu’un très beau mec, appelons un chat un chat, s’attable à côté de Massimo. Il parle si peu qu’il en semblerait presque intelligent. Massimo penche son corps volumineux vers la table, lui demande ce qu’il fait là. J’entends juste - fête de Tony Parker. Whaou.

L’aveugle revient. C’est un chroniqueur télé déguisé. Un photographe le prend en photo sous toutes les coutures, avec Massimo Garcia, avec Vincent McDum, tous ensemble. L’aveugle interviewe Massimo d’un air enjoué puis il repart, soudain sobre et satisfait. Pink Paradise... Réchauffez vos cœurs, ouvrez grands vos yeux, c’est le sexy show du Pink Paradise... Mais déjà l’animateur s’échauffe, et annonce la championne du monde de pole dance [n.d.l.r. danse autour d’une barre métallique verticale]. Hé oui, ça existe... Phrase qui me laisse perplexe, puisqu’il semble souligner malgré lui la vacuité de l’existence d’un tel championnat du monde. Chose qui me laisse plus perplexe encore, le public semble apprécier plus encore la performance sportive que l’érotisme. La jeune femme qui se démène autour de la barre comme une championne de gymnastique sur un agrès récolte une salve d’applaudissements. La magie finit de s’effondrer lorsque, toutes les danseuses ayant dansé, l’animateur les rappelle toutes sur scène, en disant... toutes les filles du Pink... et le photographe Bertrand Machet, au micro, d’ajouter vous allez comprendre pourquoi j’ai eu l’idée de faire ce livre... S’ensuit un moment étrange où une vingtaine de filles, danseuses inaccessibles il y a quelques instants, se trémoussent sur la piste comme un troupeau de dindes de sortie en boîte de nuit, tellement endimanchées qu’elles en auraient oublié de mettre un ou deux habits. Toutes ensembles, avec leurs petits mouvements désordonnés et leurs saluts à droite à gauche aux connaissances dans la salle, elles semblent soudain terriblement terre-à-terre. On se surprend à penser, ce n’est donc que ça. Des corps. Le temps d’apprendre que le paradis a plusieurs étages et que pour accéder au septième ciel, il faut monter au premier, où des cabines sont réservées aux plaisirs solitaires, je plie bagages.

Je n’ai plus assez de signes pour raconter mon retour en métro, à l’heure de cendrillon. Raconter que c’était France-Écosse ce soir-là, et que dans le métro, des dizaines d’hommes ventrus et velus rient joyeusement, des hommes habillés en kilt, pas besoin de faire un dessin : on voit des mollets, des genoux, des bouts de cuisse. C’est presque un strip-tease d’Écossais, autour des deux barres métalliques verticales du wagon, avec les cahots et le brouhaha pour musique. Dans ces moments-là, il n’y a plus de doute : on a l’impression que l’humanité est définitivement coupée en deux, que le grand horloger a réservé ses ingrédients les plus fins à une poignée d’entre elles, qui se trémoussent contre espèces sonnantes et trébuchantes dans un paradis souterrain de Paris. Que comme dans le conte de l’oiseau-lyre, nous, hommes et femmes du métro, sommes tous le cochon arrivé trop tard - après la distribution des plumes, après la distribution des couleurs, après la distribution des fourrures et des parures, et que comme au cochon, il ne nous reste que la queue-en-tire-bouchon.

J’oubliais. En sortant du Pink, par le long couloir de fourrure où l’on marche sur des femmes, je retrouvais Saint-Pierre qui gardait l’entrée, parlant aux videurs, et leur disant - J’ai pas envie d’une baston, avec tout ce qu’on a refait au Pink... C’est qu’ils étaient nombreux, grosses chaussures grosses chaussettes.


*Les prénoms ont été changés. Et comme les filles du Pink ne dansent pas sous leurs vrais prénoms, la vérité est doublement méconnaissable

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